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Le retour des guerres de religions

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Les guerres du XIX° siècle furent menées au nom des nations ; la France, ouvrant le ban avec ses guerres révolutionnaires et impériales. Celles du XX°, y compris la Guerre froide avaient pour fondements des idéologies . Qui aurait imaginé que le XXI° siècle connaisse le retour des guerres de religion ? « Nombre de crises actuelles restent inintelligibles et d’ailleurs insolubles, si le fait religieux n’est pas pris en compte », écrit notre ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, dans l’introduction d’un ouvrage collectif publié par le CERI, La Diplomatie au défi des religions.

Ceux qui n’y croient pas vous diront que derrière le conflit entre sunnites et chiites, qui ensanglante, l’un après l’autre, de l’Irak au Yémen, les Etats du Moyen Orient, il faut voir la rivalité entre deux puissances régionales : l’Arabie saoudite et l’Iran. Celles-ci « instrumentaliseraient » le fait religieux au profit de leurs intérêts respectifs. Et pourquoi pas prétendre aussi que la guerre déclarée aux « Juifs et aux croisés », par al-Qaïda, Daesh et autres Boko Haram - qui risque à présent devoir se poursuivre sur le sol français - comporte une dimension « ant-impérialiste » ! A leurs yeux, les croyances religieuses ne sont que des prétextes. Mais les mêmes ne croyaient pas aux guerres nationales non plus. Pour eux, les nationalismes n’étaient que des leurres, brandis pour dissimuler de sordides intérêts de classe au sein de chaque nation. Les puissances « exploitent les sentiments religieux » de populations « aliénées », de même que les bourgeoisies « exploitaient les sentiments patriotiques ». L’aliénation, vous dis-je. La fausse conscience.

Bizarre, comme on a tendance à enterrer régulièrement les religions et les nations . A ne voir en elles que des survivances archaïques que le progrès ne tardera pas à balayer. Une vision évolutionniste de l’histoire , centrée sur l’expérience de l’Europe de l’ouest, pensée comme avant-garde de l’humanité, voudrait nous persuader de la validité du schéma positiviste : tous les peuples sont destinés à sortir des ténèbres de l’âge théologique, pour accéder aux lumières de l’âge positif. Celui-ci comporte la rupture avec ces deux illusions qui divisent l’humanité – la religion et la nation.

Depuis Max Weber, nous autres, Européens, savons que nous sommes engagés dans un processus de de sécularisation : le calcul froidement rationnel remplace l’espérance des interventions divines. Conjointement, l’individu affirme son autonomie et la religion, autrefois englobante et source de l’autorité des pouvoirs, comme de l’identité des individus, se retire dans les consciences. Mais ce schéma correspond à l’expérience historique de l’Europe : Réforme, Lumières, séparation des Eglises et de l’Etat. Au nom de quoi avons-nous pu imaginer que ce chemin de culture particulier avait vocation à se généraliser ?

La sécularisation n’est pas un mythe mais c’est un phénomène européen et véritablement circonscrit à l’Europe – et au Canada. Pas une « loi de l’histoire ». Différents chemins mènent à la modernité . Et l’Europe doit se résigner à ne plus en détenir le monopole. Daesh, qui film les égorgements de chrétiens sur les plages de Libye, ne constitue pas une « régression moyenâgeuse ». Nous sommes bien placés, en Europe, pour savoir qu’il existe aussi une version barbare de la modernité. Les usines de la mort nazies étaient à la pointe de la technologie…

Malraux, prophète halluciné, aurait dit un jour : « le XXI° siècle sera religieux ou ne sera pas ». Hé bien, il a l’air d’être drôlement là, le XXI° siècle…

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