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Le spectre de la guerre civile

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Depuis que Manuel Valls, à la suite d’intellectuels comme Patrick Boucheron, a évoqué le risque, pour notre pays, de la guerre civile, chacun en guette les signes avant-coureurs. Les évènements qui se sont déroulés à Ajaccio depuis la nuit de Noël doivent-ils être considérés comme les trois coups d’un tel drame, ou attribués à l’insularité ? aux spécificités de la culture et de la situation corses ? C’est ce sur quoi tout le monde réfléchit depuis ce week-end.

Les jacobins s’illustrent dans le Corse-bashing . Ils ont beau jeu de rappeler le système social clanique, l’empressement de l’île de beauté à empocher des subventions du continent, tout en réclamant toujours plus d’autonomie. Ils déplorent, comme Jean-Pierre Chevènemen t, « l’immense complaisance dont les nationalistes ont bénéficié de la part de tous les gouvernements, de gauche et de droite, depuis près de quarante ans ». Pour Madeleine de Jessey , secrétaire nationale des Républicains, c’est « à force de privilégier la « diversité » sur « l’unité », à force de fonder leur action politique sur l’intérêt des minorités, au détriment du bien de tous, que nos dirigeants ont sapé l’idée même d’une communauté de destin » et que « la Corse s’est sentie encouragée à « prendre le large ».

Les médias, qui n’avaient guère relevé l’extrême violence des attaques contre les pompiers, attirés dans une embuscade durant la nuit de Noël, par des jeunes encagoulés, ont été plus prompts à condamner le racisme des manifestants, le vendredi. Mais rappelons que le dérapage xénophobe – la descente dans le quartier de l’Empereur, d’Ajaccio, d’où étaient venus les agresseurs, a été le fait d’un petit groupe, qui s’est détaché de la manifestation, pacifique elle, organisée le vendredi 25, devant la préfecture d’Ajaccio, pour réclamer l’interpellation des agresseurs. Et que ces actes inqualifiables – le caillassage et l’attaque des pompiers à coups de barres de fer et de battes de basebal l, comme l’attaque d’un lieu de prière musulman -, ont été unanimement condamnés par les autorités corse - le président de l’Assemblée, Jean-Guy Talamoni et le président du Conseil exécutif, Gilles Simeoni.

Plus intéressante, me paraît l’approche de l’universitaire Renée Frégosi, dans un article paru sur le Huffington Post, sous le titre, « La Corse, c’est la France au microscope ». Elle montre la progression régulière, dans l’île, du vote Front national : 25 % pour Marine Le Pen en 2012. Elle dresse un parallèle avec l’évolution sociologique de l’île. Les quartiers populaires voyaient, autrefois, coexister harmonieusement, les Corses pauvres et les immigrés italiens, portugais et maghrébins les mariages y mixtes étaient fréquents. Aujourd’hui, observe-t-elle, une répartition communautaire se fait, bloc par bloc, voire immeuble par immeuble. On ne se mélange pas . Les femmes se voilent, les antennes paraboliques sont tournées vers l’autre côté de la Méditerranée. Les Corses éprouvent un sentiment d’invasion et la tentation du rejet de l’étranger, face à une population immigrée qui, de son côté, manifeste ce que Renée Frégosi appelle un « redéploiement identitaire ».

manifestations à Ajaccio
manifestations à Ajaccio Crédits : Ajaccio - Radio France

« On est chez nous », criaient les manifestants, expliquant qu’ils ne voulaient pas que leurs quartiers se transforment en zone de non-droit. Ils assimilent délinquance et immigration, et voient dans un islam de plus en plus démonstratif un risque pour leur propre culture.

" Je dis aux individus de ce soir, les pseudos courageux, que nous ne sommes pas dans certains quartiers du continent où règnent la terreur et le chaos. Ici c’est Ajacci o et nous ne laisserons personne dicter ses propres règles, imposer la peur et s’accaparer un quartier de notre ville. Si cela les indispose, ils sont libres de partir », a de son côté commenté le président du Sdis (chef des pompiers) de Corse-du-Sud Charles Voglimacci dans un communiqué.

Plusieurs responsables politiques estiment, à présent, que la seule façon d’enrayer la spirale qui voit, à travers toute la France, le double mouvement de sécession de quartiers et de progression électorale concomitante du Front national, serait de rétablir, partout, l’ordre républicain . Car la première mission de l’Etat est de procurer non seulement la sécurité aux citoyens, mais de l’assurer à ceux de ses agents qui sont chargés de les protéger des incendies, ou des accidents. Si elle n’est pas remplie, naît la tentation de l’auto-défense , bientôt aux mains de bandes de voyous justiciers, ou encore de milices politiques – voyez Béziers.

Or, c’est précisément ce qui pourrait déclencher le processus de guerre civile, tant espéré par notre ennemi mortel, le soi-disant Etat islamique en Irak et en Syrie…

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