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Le théoricien de l'information

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Les écrans des derniers minitels se sont définitivement éteints le 30 juin dernier dans l’indifférence générale. Mais cela faisait déjà longtemps que la messe était dite. Le boîtier beige et marron, dessiné par Roger Tallon, avait perdu sa guerre contre internet dès la fin du siècle dernier. Reste que la disparition du minitel est un formidable signe des temps elle symbolise la défaite de la modernisation à la française, face la version américaine du progrès technique .

D’un côté, une armée de technocrates , les grands corps de l’Etat, compétents et austères, passant aisément de la direction des grandes administrations à celle des banques ou des fleurons du CAC 40 élitistes, certes, peu ouverts au dialogue avec la société civile, ils avaient en tous cas le souci du bien commun, « le sens de l’Etat », comme on disait. A la tête de « l’Etat stratège », c’est eux qui ont piloté le fantastique rattrapage de notre pays, entre la Libération et les années 1980 : le nucléaire, Ariane, Airbus, le TGV, le Centre Pompidou… Pendant une trentaine d’années, notre pays a été à la pointe du progrès.

De l’autre côté de l’Atlantique, des gamins en tee-shirts et baskets, surfant sur les nouvelles technologies , marchant à l’intuition et inventant entre la fac et garage des parents, des services inédits ont gagné des fortunes en ayant l’air de s’amuser…

Le héros de votre « Théorie de l’information ** », roman d’une ambition colossale puisqu’il cherche à résumer et à donner à comprendre rien d’autre que trente ans de notre histoire contemporaine, est justement une espèce d’équivalent français de ces Steve Jobs, Bill Gates et autres Marc Zuckerberg. Vous l’avez construit à partir d’éléments empruntés à la biographie de Xavier Niel. Or, Niel est un personnage emblématique dans la mesure où il a eu très vite l’intuition que le minitel, à qui il devait sa première fortune, allait céder la place à l’internet.

Alors qu’internet peine à trouver une rentabilité quelconque, et tandis que le minitel rapporte encore beaucoup d’argent, Xavier Niel revend Iliad (rebaptisée Ithaque dans votre roman), pour se lancer dans la fourniture d’accès à internet avec Free (rebaptisé Demon). Il a un coup d’avance sur les polytechniciens de France Télécom dont il va finir par attaquer en justice le monopole, en s’appuyant sur Bruxelles.

Le minitel, comme le nucléaire ou le TGV, était issu d’une décision politique. Valéry Giscard d’Estaing, convaincu par les auteurs du Rapport « l’informatisation de la société », Simon Nora et Alain Minc, décida, en 1978, « d’assurer l’indépendance de la France dans le secteur télématique ». Il fallait rattraper l’échec du Plan calcul de 1966 et remettre le pays dans le peloton de tête des technologies de l’information et de la communication. Le succès fut foudroyant parce que le terminal était simple et surtout parce qu’il était gratuit. Seul, notre Etat avait les moyens de fournir à tous les foyers, quels que soient leurs moyens, un outil capable de faire leurs courses en ligne avec Télémarket, de réserver une place pour un spectacle, de consulter une voyante au 3615 Prédira… Mais l’histoire étant ironique, le service le plus lucratif s’avéra être ces messageries roses que n’avaient certes pas prévus les technocrates et qui firent la fortune des petits malins.

On peut bien rire du minitel : malgré ses limites, il avait beaucoup d’avance sur internet et bien des services redécouverts sur le réseau décentralisé et mondial avaient été expérimentés sur notre minitel national dix ans plus tôt…

Reste le question qui continue à faire débat et sur laquelle j’aimerais avoir votre avis, Aurélien Bellanger : le minitel nous aura-t-il fait gagner du temps , en familiarisant les Français avec les écrans interactifs, ou nous en aura-t-il fait perdre , en retardant l’arrivée d’internet dans nos bureaux et nos salles à manger ?

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