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L'économique s'est émancipé du politique. Faut-il le déplorer ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Le philosophe André Comte-Sponville posait récemment la question dans un de ses livres récents : « Le capitalisme est-il moral ? » Et sa réponse est : non. Non, « le capitalisme n’est pas moral mais il n’est pas non plus immoral il est – totalement, radicalement, définitivement – amoral . » La morale n’intervient pas dans la fixation des prix, poursuivait-il c’est affaire de rencontre entre une offre et une demande. Mais il met aussitôt en garde : dans la mesure où tout ce que l’innovation technique permet – même le plus choquant, le plus indécent, le plus immoral - tombe inévitablement un jour – pourvu qu’il y ait une demande - dans le marché, il convient que la loi vienne tracer les limites de ce qu’il est acceptable de faire.

Max Weber prétendait que les sciences humaines, dont fait partie l’économie, ont pour objet l’étude des faits. Elles doivent élucider, comprendre elles ne jugent pas . Le règne des valeurs ne les concerne pas directement.

On ne saurait nier que l’émancipation de l’économie vis-à-vis des pouvoirs , tant religieux que civils, ait constitué un progrès. Pas seulement parce qu’elle a provoqué le fabuleux enrichissement des trois derniers siècles. Mais bien parce que, de la même manière que le politique s’est émancipé du religieux à partir du coup de force théorique de Machiavel, de même l’économique a dû batailler longtemps contre les papes – qui interdisaient le prêt à intérêt au nom d’une conception de l’économie comme un jeu à somme nulle, et contre les rois – qui prétendaient guider paternellement leurs sujets vers un bien-être dont ils se réservaient la définition.

Si la théorie de la « main invisible » d’Adam Smith répond à l’émancipation du politique par Machiavel, c’est dans l’esprit des Lumières et non de la Renaissance : optimiste, bienveillant, confiant dans la tendance spontanée des sociétés vers le progrès. Smith, le premier, attribue à la société une capacité à atteindre la prospérité de son propre fait – et non plus grâce à la bienveillance paternelle d’une autorité politique qui serait extérieure et supérieure à la société elle-même. La main invisible du marché – version profane de la Providence des théologiens – s’oppose à la main bien trop visible – et souvent lourde – des princes

Ce n’est pas pour rien que la traduction française de l’ouvrage de Mandeville , « Les vices privés font le bien public », fut brûlé sur ordre du bien-aimé Louis XV…

Depuis son émancipation, l’économie libérale fait l’objet de toute sorte de critiques.

Du côté conservateur , le procès a porté sur la montée en puissance de l’individu égoïste et de son appétit de jouissance, contre l’intérêt de la société et de la nation sur la médiocrité triomphante du goût-de-marché, l’écrasement des hiérarchies sociales.

A gauche , on lui a reproché de concentrer outrageusement la richesse entre des mains de moins en moins nombreuses de pousser à la guerre pour la conquête des matières premières et de nouveaux débouchés de bloquer le progrès technique pour l’enrichissement des monopoles (c’est un discours qu’on n’entend plus guère, mais qui était dominant il y a 50 ans) de générer de l’anarchie et du gaspillage et aujourd’hui donc, de brider de manière insupportable le pouvoir politique , qui serait spontanément porté à bien faire.

Mais il faut se méfier aussi de la tendance du pouvoir étatique, qui a ses propres intérêts , à profiter de chaque crise économique, pour tenter de se réassujettir les autorités sociales avec lesquelles il est en concurrence . Non seulement l’économie, mais le savoir et l’Université, les médias, les religions, les corps intermédiaires… Comme l’a fort bien montré Bertrand de Jouvenel dans « Du pouvoir », le pouvoir étatique n’est jamais aussi habile à resserrer son étreinte sur la société civile que lorsqu’il feint de l’émanciper des autorités qui font de l’ombre à la sienne…

« Politique d’abord », c’était le slogan de Maurras, de l’extrême-droite française, pour laquelle l’économie ne devait être qu’une « servante ». Il semble être passé à gauche.

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