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L'environnement, question post-nationale ?

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Bertrand de Jouvenel , le créateur de l’expression « écologie politique », publia en 1967, un texte prophétique intitulé « jardinier de la terre ». Il nous y invitait, en tant que « maîtres de la terre », à en « assurer une prudente gestion ». Remarquant que le progrès technique a toujours consisté en un « complexe de résolutions de problèmes et de créations de problèmes », il donne en exemple le travail de l’ingénieur, qui fait preuve d’une extrême rationalité dans la mise en service d’une mine de charbon, mais se désintéresse des conséquences sur la vallée, « engloutie sous des tonnes de rochers, de terre et d’arbres brisés ». « Nous détruisons notre environnement », poursuivait Jouvenel, en tant qu’agents au service d’une fonction sociale utile, quand nous conduisons les opérations d’une manière qui est rationnelle relativement à notre objectif, mais irréfléchie et dommageable du point de vue l’ensemble ».

Ce « point de vue de l’ensemble », il a longtemps été délégué à l’Etat. Dans la philosophie moderne, celle de Hegel , en particulier, l’Etat incarne ce type de rationalité, qu’on dira plus tard instrumentale. C’est pourquoi, le philosophe allemand refuse absolument l’idée d’une ingérence extérieure : « les Etats indépendants sont par excellence une totalité se satisfaisant en elle-même », écrit Hegel, qui en tire la conclusion « qu’un Etat ne doit pas se mêler aux affaires intérieures d’un autre »).

Mais l’expérience historique des dernières décennies nous a démontré les limites de cette logique de souveraineté nationale absolue. Les grands fleuves traversent et irriguent plus d’un Etat les grandes catastrophes environnementales se moquent des frontières nationales. En outre, les Etats peuvent tomber entre les mains de bandes prédatrices, de tyrans bellicistes ou massacreurs de leur propre population… D’où le passage à une autre logique, dont notre Union européenne donne l’exemple. Cette logique, qu’un Robert Cooper a qualifiée de « post-moderne », est assise sur le droit et consiste en des limitations consenties à la souveraineté nationale.

J’ai cité Jouvenel, libéral et modéré, mais j’aurais pu invoquer d’autres fondateurs de l’écologie politique, franchement hostiles à l’Etat, comme Edward Goldsmith , le fondateur de la revue The Ecologist (1969) et de l’association Survival International, qui rêvait d’un retour aux petites communautés organiques, patriarcales et auto-suffisantes…

Pour dépasser la cadre étroit de l’horizon national, les écologistes misent, eux aussi, sur l’échelle supra-nationale. Qu’elle soit régionale, comme l’Union européenne, ou plus franchement internationale, comme l’ONU et ses diverses agences.

Mais comment éviter que des instances non élues ne soient instrumentalisées à leur profit par des groupes d’Etats, ou détournées de leur véritable mission par des groupes militants bien organisés, des idéologues hostiles au progrès ?

Vous êtes, Mario Bettati , avec Bernard Kouchner, l’inventeur du concept de « devoir d’ingérence », qui contredit frontalement celui de souveraineté nationale. L’ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat souverain au nom de la défense de populations civiles, menacées de mort, pour mettre un terme à des violations massives des droits de l’homme, est, vous le savez, très contestée par les Etats-nations qui évoluent encore dans la logique « moderne » et non pas « post-moderne », comme la Chine et la Russie.

Le droit international de l’environnement ne risque-t-il pas de se heurter aux mêmes objections que celles qui ont accueilli votre « devoir d’ingérence » ?

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