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Les bouffons au pouvoir

4 min
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Leszek Kolakowski, opposait la figure du prêtre à celle du bouffon . Pour le philosophe polonais, le prêtre est le gardien d’une tradition, le défenseur d’un absolu. Face à lui, le bouffon, auquel la faveur du prince permet de mettre en doute ce même absolu, dispose du privilège de saper la tradition. Il n’appartient pas à la bonne société, à l’élite dirigeante, mais on lui permet d’y pénétrer et même de la traiter avec impertinence. C’est sa fonction. En cela, le bouffon incarne la vengeance du peuple contre ses oppresseurs. Mais son statut est ambigu. Car la faveur du prince étant changeante, la situation du bouffon, est précaire et sa vie même est menacée. Il existe à l’exercice de son ironie des limites, dont le tracé est mouvant. Il lui faut s’en rapprocher toujours, sans jamais les franchir.

Dans nos sociétés sécularisées, les bouffons abondent. C’est devenu une profession, qui peut enrichir et propulser au sommet de l’élite sociale. Non seulement, le bouffon ne risque plus rien de la part du prince, qui ne détient plus que l’apparence du pouvoir et redoute par-dessus tout le ridicule, mais ils s’est taillé un formidable empire moral, en déversant sur toute institution disposant encore d’un brin d’autorité son acide corrosif. A la lecture de l’essai du philosophe français François L’Yvonnet, « Homo Comicus, ou l’intégrisme de la rigolade », on comprend mieux comment le pouvoir du prêtre a paradoxalement échu, dans nos sociétés, au bouffon . C’est le comique professionnel qui, sur les plateaux de télévision, est désormais invité à se prononcer sur les grandes affaires politiques et morales. C’est lui qui, comme le prêtre d’autrefois, distribue bons et mauvais points.

En Italie, un bouffon, que dis-je deux bouffons vont figurer parmi les principaux vainqueurs des élections parlementaires et ce n’est pas sans poser de redoutables problèmes à nos démocraties européennes.

Car enfin, quel avertissement pour une vieille démocratie, que de voir un comique professionnel, un bouffon comme Beppe Grillo , accéder à la troisième place d’une élection ! Les gens se déplacent par centaines de milliers sur les grandes places d’Italie, pour l’entendre vitupérer les partis politiques, appeler A-Qaïda à bombarder le Parlement ! Au passage, il vous explique comment Bachar el-Assad est déstabilisé par des infiltrations d’agents de la CIA car ce bouffon est aussi un grand propagateur de fantasmes complotistes , un défenseur du régime « progressiste » des mollahs iraniens, un défenseur de l’Italie d’autrefois, celle d’avant les fast-foods et les OGMs, qui puise sans vergogne dans la rhétorique anti-immigrés et voit l’ombre du Mossad derrière tout Juif qui ose lui tenir tête.

Comme dans le cas de Marine Le Pen, sa critique des « incapables de Bruxelles », débouche sur la proposition d’abandonner l’euro et de rétablir la bonne vieille monnaie nationale. Redevenus maîtres de l’impression de leurs billets de banques, les Italiens pourraient dévaluer de temps à autres, afin de rétablir la compétitivité du pays, sans passer par la pénible épreuve des réformes et de l’austérité budgétaire. C’est tout simple, il suffisait d’y penser…

Mais le nouveau discours du bouffon Berlusconi n’est guère différent. Pour le vieux Cavaliere, remis en selle avec toutes ses casseroles, les réformes mises en œuvre par Mario Monti ne sont que des diktats imposés par les Allemands aux Italiens innocents. Il ne lui vient pas à l’idée qu’il pourrait avoir sa part de responsabilité dans le déclin spectaculaire de l’Italie. Lui aussi envisage de quitter l’euro, afin d’échapper à l’austérité… Dans l’immédiat, il promet de rembourser l’Impôt municipal immobilier, infligé par Mario Monti aux propriétaires fonciers.

Il ne faut pas se cacher que la démocratie, cette formule politique née dans les cités grecques au V° et IV° siècles avant J-C, est à nouveau en crise. Un peu comme dans les années 30, elle est concurrencée par des régimes nationalistes, impériaux et autoritaires. A Moscou comme à Pékin, on prétend lui opposer une alternative. Elle est menacée par les fous de Dieu qui voudraient, en son nom, imposer au monde entier l’obéissance à leurs normes impitoyables. Mais elle est surtout minée, de l’intérieur, par la désaffection civique.

Les bouffons populistes, en s’attaquant à l’expression organisée de la pluralité des intérêts et des idées, sapent les fondements mêmes de notre démocratie . En portant deux d’entre eux aux plus hautes fonctions électives, les Italiens croient peut-être tracer la voie d’une sorte de post-modernité, ironique et jouissive. Mais en rendant leur pays ingouvernable, en refusant les efforts exigés par le caractère inquiétant de leur économie, ils contribuent à affaiblir l’attractivité du modèle démocratique lui-même. Ce ne sont pas les bouffons qui manquent en Europe, ce sont les hommes d’Etat !

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