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Les enfants perdus de la République

4 min
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Selon la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, un jeune sur 5 adhère à une version des théories du complot sur les attentats de la semaine dernière… Témoignage de Mohamed Tria, président du club de foot de La Duchère: « J'ai réuni une quarantaine de gamins de 13 à 16 ans dans mon club, j'ai été abasourdi par ce que j'ai entendu. Ils n'ont pas été informés par les journaux, mais par les réseaux sociaux, c'est la seule source accessible pour eux et ils croient que c'est la vérité. La théorie du complot, j'ai pris ça en pleine gueule. » Comme lors du 11 septembre, les théories du complot refusent l’évidence elles cherchent à attribuer la responsabilité des assassinats à leurs victimes .

Tout le monde s’attendait à voir les lycéens descendre massivement dans la rue dimanche 11, pour défendre les bouffons contre les bigots, le droit d’expression et de critique face aux meurtriers fanatiques. Cela aurait été le cas il y a vingt ou trente ans dans de pareilles circonstances. Nous étions très très nombreux, mais nous n’étions pas tous là. Et lorsque l’école a décidé d’organiser une minute de silence en mémoire des victimes, on s’est aperçu avec stupeur qu’honorer la mémoire des victimes du terrorisme posait à certains élèves de réels problèmes de conscience . Certains refusaient de choisir entre les meurtriers et leurs victimes, sous prétexte que ces dernières avaient « blasphémé ». D’autres, certainement moins nombreux, ne cachaient pas que leurs sympathies, dans l’affaire, allaient aux tueurs. Pauvrement équipés sur le plan intellectuel, ils ne savaient simplement pas faire la différence entre un dessin et une rafale de kalachnikov.

Stupeur. On n’avait rien vu venir. Et pourtant, qu’on ne vienne pas nous dire que les avertissements avaient fait défaut. Il faut relire Les Territoires perdus de la République.Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, un ouvrage collectif publié en 2002 Elèves sous influence de Barbara Lefebvre et Eve Bonnivard le rapport Obin sur Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires de 2004, tellement gênant que le ministère de l’Education nationale, son commanditaire l’avait rendu indisponible. Les témoignages d’enseignants se sont accumulés, je citerais les livres de Mara Goyet, Collège brutal et Tombeau pour le collège, ainsi que le terrible constat de Iannis Roder, Tableau noir. La défaite de l’école. Ainsi que Autoportrait du professeur en territoire difficile d’Aymeric Patricot. Tous disaient ce que personne, alors, ne voulait entendre : que dans un nombre important d’établissements,

Mais personne n’a voulu entendre ces voix, de moins en moins isolées. Elles nous prévenaient de la montée d’un antisémitisme de type nouveau . C’est celui qui a armé Mohamed Merah, Mehdi Nemmouche et Amedi Coulibaly. Elles nous mettaient en garde contre un machisme intolérant, contre la construction d’un monde bâti sur le rapport de force entre garçons, méprisant envers les filles et menaçant pour les homosexuels . Elles montraient comment le dépit ressenti envers une école qui a fini de représenter une opportunité d’ascension sociale, était haïe par nombre de jeunes, avec toutes les institutions incarnant l’autorité de l’Etat. On ne voulait pas les entendre de peur de « stigmatiser », disait-on. Mais surtout par peur et par lâcheté.

Les enseignants ont le sentiment d’avoir été envoyés en première ligne, puis abandonnés . L’école était censée opposer, à elle toute seule, les contre-feux de l’esprit critique et de la laïcité au déferlement de la propagande intégriste et aux images de la sous-culture d’internet et de la rue. Mais on refusait aux professeurs les moyens de cette bataille. Et on refusait d’entendre ceux qui tentaient de faire remonter la dégradation qu’ils observaient . C’est pourquoi ils écrivaient des livres et des articles en grand nombre : afin de faire passer l’information par-dessus la tête de leur hiérarchie, en prenant directement l’opinion à témoin. Combien d’entre eux, menacés par des groupes violents, ont été proprement lâchés par des administrations surtout désireuses de ne pas faire de vagues, de ne pas attirer l’attention ?

L’émotion populaire a permis d’ouvrir enfin de grands débats que certains prétendaient interdire, mais dont les plus optimistes pensent qu’ils devraient aboutir à une refondation de la République. La ministre se dit prête à assumer des responsabilités que ses prédécesseurs ont fuies, notamment dans le domaine de la formation à la laïcité . Mais la solution ne saurait être un retour aux blouses grises et à l’école de village de la III° République nous avons changé d’époque. Comment faire en sorte que l’école s’inscrive dans la cité, pour contribuer à y apporter la concorde et la paix, et non pas aggraver l’antagonisme entre communautés ?

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