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Les Français, orphelins de l'idée de nation

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On a trop souvent réduit la pensée de Renan à un slogan : la nation est un “plébiscite de tous les jours ”. Par cette métaphore, il entendait désigner l’un des facteurs qui conditionne la poursuite de l’existence des nations au présent : « le désir clairement exprimé de continuer la vie commune ». Mais la nation, pour Renan, est d’abord conçue sur l’axe temporel qui unit le passé au futur. « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses (…) constituent cette âme. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on reçu indivis. » Et encore : « Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore , voilà les conditions essentielles pour être un peuple. »

Et si le malheur français tenait à la lente désagrégation du fait national, formule politique à laquelle nous nous sommes tant identifiés ? On reconnaît généralement aux Français d’avoir en quelque sorte inventé le phénomène national , lors de notre Révolution, en déconnectant cette formule politique existante du principe dynastique. Renan : « C’est la gloire de la France d’avoir, par la Révolution française, proclamé qu’une nation existe par elle-même. » Michel Winock dit cela très bien : « La nation n’est pas née sous la Révolution, mais c’est alors qu’elle prend tout son sens, quand la conscience qu’elle a d’elle-même s’émancipe de la sujétion royale. »

C’est pourquoi notre pays s’est longtemps cru garant du principe des nationalités . Non seulement, nous avons manifesté notre solidarité avec les nations écrasées par des empires en Europe, mais nos décolonisations elles-mêmes ont légué aux peuples concernés des Etats-nations. Or, nous voilà engagés dans la grande aventure de l’intégration européenne. Celle-ci contredit frontalement le principe de la souveraineté nationale.

Renan, comme Victor Hugo et plusieurs autres penseurs du XIX° siècle, avaient prévu l’unification européenne. « Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel », écrit-il encore. « Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera . » Mais il ne croyait pas qu’on pouvait fonder un ensemble politique aussi solide qu’une nation sur un simple marché commun. « Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Je ne le crois pas. (…) Il y a dans la nationalité un côté de sentiment elle est âme et corps à la fois un Zollverein n’est pas une patrie. »

Le problème de l’Europe, c’est qu’elle n’a pas voulu devenir une nation de substitution. Elle a préféré demeurer un marché régi par du droit, une succursale locale des Nations Unies, une forme sans contenu . Nous voici orphelins de notre souveraineté, alors même que nous constatons notre incapacité à modeler l’Europe à notre image.

Ernest Renan
Ernest Renan Crédits : Perrin - Radio France

Dans son excellent livre, Hervé Gaymard, constate, dans l’histoire de notre nation, une étonnante capacité de rebond. On reconnaît généralement aux Français, c’est vrai, une aptitude certaine au sursaut . Bien des défaites ont été l’occasion de se reprendre, de rechercher l’origine de nos faiblesses et de nous réformer. C’est précisément ce qu’a tenté Ernest Renan, pour en revenir à lui, au lendemain de la défaite, écrasante et imprévue, de 1870. Les maux d’aujourd’hui, à présent, on les connaît. Ce qu’il nous manque, c’est l’équivalent de son livre d’alors, La réforme intellectuelle et morale. Peut-être le prochain livre d’Hervé Gaymard ?

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