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Les Gauches Françaises

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Pour faire de la bonne histoire, il faut poser de bonnes questions. Lucien Febvre résumait sa démarche personnelle par l’expression « histoire-problème ». « Pas de problème, pas d’histoire », disait-il. « Seulement des narrations et des compilations ». Si votre histoire des gauches françaises renouvelle profondément tout ce que l’on croyait savoir du sujet, cherJacques Julliard , c’est parce que votre regard est neuf, qu’il est honnête et sans partis pris, et que les questions que vous posez à cette histoire vous permettent de tirer des fils que vos prédécesseurs n’avaient pas forcément su voir.

Et au premier chef, me semble-t-il, la question religieuse . Notre indifférence présente à ces problèmes, nous empêche de concevoir combien elle était centrale pour nos ancêtres, et combien les réponses que les différents acteurs de la gauche tentèrent de lui apporter, au fil du temps, ont contribué à dessiner la cartographie de cette famille politique. C’est pourquoi j’invite les auditeurs à aller regarder de près, par exemple, la manière dont vous répondez par la négative à la question : le jansénisme , avec son patriotisme gallican, ses tendances démocratiques et sa « machine » – qui, comme celle des puritains britanniques, anticipe la forme du parti politique moderne, ce jansénisme peut-il être considéré comme l’un des ancêtres directs de la Révolution ? Comme on sait, l’abbé Grégoire aurait bien voulu le croire. Pas vous. Même si vous en profitez pour brosser un tableau d’une gauche « janséniste », qui s’opposerait à une « gauche jésuite ».

La réponse à la question catholique vous permet aussi une relecture extrêmement novatrice de la politique révolutionnaire : sous votre regard, ce sont les Girondins, athées pour la plupart, qui se retrouvent à « la gauche » de Robespierre, avec son déisme et son refus de s’attaquer à l’Eglise catholique. La religion encore, parce que c’est bien elle qui permet aux gauches, divisées, de refaire leur unité. Cela on le savait déjà. Mais ce qu’on ne savait pas, et que vous démontrez, c’est que ce n’est pas seulement sous la III° République, pour unir radicaux et socialistes, que cet ennemi commun, le cléricalisme, est monté en mayonnaise, mais beaucoup plus tôt : en 1825, lorsque le roi Charles X, devenu dévot avec l’âge, tente de faire voter et appliquer une loi contre le sacrilège, qui aurait puni de mort la profanation d’une hostie consacrée. Et vous avez bien raison d’exhumer la pensée religieuse de Benjamin Constant , généralement négligée.

De la même façon, la question décisive que vous posez en introduction : d’où viennent nos opinions ? vous permet d’aller bien au-delà de l’habituelle déclinaison des familles de la gauche en options idéologiques : radicaux, socialistes, syndicalistes révolutionnaires, communistes, gauchistes – comme, par exemple, chez l’excellent Touchard. Elle vous amène à une classification bien plus profonde parce qu’elle est de caractère culture l. Pour vous, les familles de la gauche sont quatre : gauche libérale, gauche jacobine, gauche collectiviste, gauche libertaire. Et du coup, vous voilà amené à corriger René Rémond, en redéfinissant les familles de la droite elle-même.

La question que j’aimerais vous poser – comme on dit à la radio -, c’est la suivante : étant donné votre propre itinéraire, de théoricien en chef de la Deuxième gauche , plus ou moins repenti, cette gauche plus démocrate que républicaine, tournée vers la société civile et sa diversité, et plutôt méfiante envers les prétentions de l’Etat à tout transformer d’en haut, cette gauche souvent tard venue au socialisme à partir du christianisme, via le CFDT, quel est le point de vue à partir duquel vous avez écrit cette somme ? Je donnerais un indice : vous écrivez, p. 177, que, pour « la gauche libérale », « le moment de plus haute radicalité est 89 et non 93 ». Or, p. 145, vous avez assumé très clairement cette option vous-même, en jugeant que « c’est 1789, non 1793, qui a accompli l’action la plus révolutionnaire de la période : le transfert de la souveraineté du roi au peuple. »…

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