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Le courage et la tolérance, deux façons de défendre la liberté

5 min
À retrouver dans l'émission

Christopher Hitchens ou Isaiah Berlin ? Martin Luther ou Erasme ?

Durant l’année universitaire 1992-1993, j’ai participé, au Saint Antony’s College d’Oxford, au séminaire de Timothy Garton Ash, consacré à la culture politique de l’Europe centrale.

Il faut imaginer le contexte. Trois ans seulement s’étaient écoulés depuis les « réfolutions » de 1989, comme il avait qualifié l’événement dans un de ses livres. Les premières élections libres en Pologne s’étaient tenues en juin et le Parti communiste y avait été littéralement écrasé. Quelques mois plus tard, était abattue cette honte européenne, le Mur de Berlin. Les régimes communistes étaient partout renversés dans la foulée, à la faveur de la perestroika de Gorbatchev. Toutes ces nations européennes renouaient avec la démocratie, le multipartisme, les syndicats libres, l’information et la culture non censurées.

Une discipline nouvelle émergeait dans les universités, la transitologie. Nous disposions, en effet, à l’époque de centaines d’ouvrages expliquant en détails comment procéder afin de passer du capitalisme au socialisme – une loi de l’histoire abondamment documentée par les penseurs marxistes. Mais la gestion de la transition en sens inverse – du communisme au capitalisme, n’avait pratiquement pas été imaginée.

C’était l’un des objets du séminaire de Garton Ash. Jeune universitaire, il avait étudié sur place, en Allemagne comme en Pologne, ces régimes. Il était devenu l’intime des dissidents, à l’époque où ils connaissaient les prisons. A présent, ils étaient au pouvoir, comme Vaclav Havel et le premier ministre Mazowiecki. A ce séminaire, se pressaient des Hongrois, des Tchèques et des Polonais. Mais l’étudiant le plus brillant du séminaire était sans contexte un jeune Américain nommé Timothy Snyder. Il a fait, depuis une brillante carrière à Yale et son ouvrage Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, est essentiel.

Pour en revenir à Garton Ash, il publie ce mois-ci dans la revue The Chronicle of Higher Education, un article qui m’a beaucoup touché, car il y compare deux de mes penseurs favoris, Isaiah Berlin et Christopher Hitchens. Deux esprits, comme il l’écrit, qui ont personnifié deux aspects complémentaires de la liberté. Le courage, pour Hitchens, la tolérance, pour Berlin.

Les deux personnages sont, en effet, aux antipodes. Isaiah Berlin, anobli par la reine, président de la British Academy, mena, à Oxford, la vie paisible et confortable, d’un universitaire prestigieux. Il est mort dans son cher Oxford, âgé de 88 ans, en 1997. Christopher Hitchens, mort prématurément d’un cancer en 2011, fut le polémiste le plus féroce de langue anglaise de son temps. Il avait réclamé la mise en accusation d’Henry Kissinger pour complicité de crimes de guerre. De mère Térésa, il écrivait : « elle était une fanatique, une fondamentaliste et une imposture ».

Il venait du trotskisme, mais avait rompu avec ses amis d’extrême gauche, lors de l’affaire des Versets sataniques, leur reprochant leur complaisance envers l’islamisme. « Les ennemis de l’intolérance ne peuvent pas être tolérants, ou neutres, sans s’engager dans leur propre suicide, écrivait-il. Et on ne peut pas permettre aux avocats et aux promoteurs de la bigoterie, de la censure et des attentats suicides de se protéger derrière le parapluie du pluralisme qu’ils cherchent ouvertement à détruire. »

Isaiah Berlin, lui, était d’abord un historien des idées, spécialiste des penseurs russes et des « philosophes » des Lumières. Sa fiche Wikipedia en français est, sur ce point, non seulement fautive, mais mensongère. On lui doit, en particulier, la distinction devenue canonique, entre liberté négative – celle qui consiste à ne pas être contraint et liberté positive – ou droits à. Mais la grande leçon que Berlin avait tiré de sa connaissance des grands classiques de la pensée politique européenne, c’est que l’on ne peut promouvoir toutes les valeurs à la fois, sans verser dans une utopie totalitaire. On ne peut vouloir la liberté absolue, sans devoir sacrifier l’égalité totale. Et inversement. La justice est peu compatible avec la pitié. Et la créativité étouffe sous l’organisation planificatrice. Il faut passer des compromis, doser. Il plaidait pour le rationalisme et la tolérance.

Garton Ash compare ces deux maîtres de liberté au couple étrange que formèrent, sous la Renaissance, Erasme et Martin Luther. Tout athée qu’il fut, Hitchens était une sorte de luthérien. Vous connaissez la fameuse intransigeance du fondateur du protestantisme : « Je ne peux, ni me veux me rétracter en rien, car il n’est ni sûr, ni honnête d’agir contre sa propre conscience. Me voici donc en ce jour. Je ne puis faire autrement. »

Berlin, comme Erasme, refusait de prendre parti. « Cela demande de la persévérance de défendre calmement une position libérale – équilibrée, équitable, respectueuse de la complexité, plus désireuse d’atteindre à la vérité que de distraire, et qui  tienne tête aux terribles simplificateurs », écrit Garton Ash pour lui rendre hommage.

A vous de choisir entre ces deux façons de défendre la liberté.

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