LE DIRECT

La tablette en classe n'est pas une baguette magique

4 min
À retrouver dans l'émission

L'introduction des outils numériques dès l'école primaire n'est pas une mauvaise idée en soi. Mais ils ne suffiront pas à raccrocher les décrocheurs.

L’affaiblissement apparemment irrésistible des performances de notre système éducatif, tel que le mesurent les rapports PISA peut-il être enrayé par l’usage plus intensif du numérique à l’école ? Les mauvais élèves peuvent-ils rattraper leurs retards devant leur ordinateur ou leur tablette, une fois rentrés à la maison ? On a beaucoup espéré du numérique à l’école, au collège et au lycée. On y a vu le moyen de combler enfin les écarts de performance, souvent reflets des inégalités sociales, qui, eux aussi, ne cessent de s’aggraver chez nous. Cet optimisme pédagogico-numérique est-il fondé ?

Certains en sont persuadés. L’Institut Montaigne a publié en mars dernier une étude fondée sur l’axiome selon lequel le numérique, s’il est utilisé à bon escient, serait une « opportunité historique » pour lutter contre l’échec scolaire.

Le think tank français, épaulé par le Boston Consulting Group, part d’un constat partagé : la proportion des élèves qui arrivent au collège sans maîtriser les savoirs fondamentaux censés acquis en primaire ne cesse d’augmenter. En 2000, on estimait à 15 % ceux qui, ne sachant correctement ni lire, ni écrire, ni compter, ne pouvaient pas bénéficier d’un enseignement secondaire. Ils sont 20 % aujourd’hui. Marginalisés dès la 6°, la plupart d’entre eux ne rattraperont jamais leur retard initial. 80 % des « décrocheurs », qui quitteront plus tard le système éducatif sans diplôme, ni qualification étaient déjà signalés en difficulté à la fin du primaire.

C’est pourquoi les gens de Montaigne préconisent de faire porter l’effort sur le primaire. Pas d’illusion ! Il ne s’agit pas d’un simple effort d’équipement en tablettes. L’introduction de celles-ci doit être accompagnée d’une réorientation profonde des dispositifs pédagogiques. La salle de classe ne ressemblera jamais au cauchemar aseptisé dans lequel l’enseignant observe des rangées d’élèves, absorbés solitairement dans la contemplation de leurs tablettes magiques. Il faut mettre en place une véritable révolution des usages, si l’on veut que ces outils contribuent à l’acquisition des fameux « savoirs fondamentaux ».

Le rôle des enseignants est essentiel face à des instruments que les élèves connaissent déjà, mais qu’ils utilisent essentiellement pour se divertir. Il faut donc fournir aux professeurs des logiciels adaptés. Et leur dispenser les compétences nécessaires dans le cadre de la formation permanente.

L’Institut Montaigne constate que le temps passé par un enfant de dix devant les écrans (1 000 heures par an en moyenne) dépasse désormais celui qu’il passe en salle de classe (864 heures). D’où l’idée de détourner une partie de ce temps libre au profit de contenus éducatifs attractifs. Ils seraient recommandés par les enseignants, qui contrôleraient également les résultats obtenus.

Mais une autre école de pensée regarde toute cette pédagogie numérisée avec un certain scepticisme. La sociologue Monique Dagnaud a fait observer, qu’au vu des derniers résultats du PISA, il n’existe « aucune corrélation claire entre les pays champions de la réussite scolaire et l’usage intensif ou non de l’ordinateur à l’école ». Ainsi, le Japon et la Corée du Sud, aux performances exceptionnelles, font un usage très mesuré du numérique en classe. Cependant en Europe, les Pays-Bas et la Finlande, qui, eux, font massivement appel aux tablettes, ont de très bons résultats. Qu’en conclure ?

Mieux : les pays qui obtiennent les meilleurs résultats dans l’évaluation informatisée des mathématiques sont souvent ceux qui font un usage modéré de l’ordinateur. D’où cette observation de Monique Dagnaud : « tout se passe comme si la très bonne maîtrise des savoirs basiques, acquis via le papier et le crayon, loin d’handicaper la compréhension sur support électronique, au contraire, la favorisait ».

L’inégalité sociale issue de l’héritage culturel se vérifie dans les modes de consommation d’internet. Les enfants des milieux favorisée y recherchent alternativement des contenus culturels et strictement ludiques. Ceux des milieux défavorisés, essentiellement les seconds. Pour tirer le meilleur profit de la masse extravagante des contenus disponibles sur nos écrans, nous avons besoin d’une solide culture générale. Et c’est encore à l’école qu’elle s’acquiert.

Sans ce bagage initial, nos enfants seront aliénés et non pas ouverts sur le monde. Décidément, le numérique n’est pas une baguette magique.

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......