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Quel peuple ? Quelles élites ?

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L'écart entre les promesses et les réalités crée un climat de plus en plus morose.

« Il faut enregistrer le fait que nous n’avons pas de langage adéquat pour décrire le fonctionnement stratifié de note société. » Voilà ce que vous répliquez, Marcel Gauchet, à Alain Minc, qui vous reproche dans un dialogue qui paraît dans la revue Le Débat, de faire un usage un peu trop élastique des concepts d’élite et surtout de peuple.

Si l’on prétend que ce sont « les élites » qui ont voté oui au référendum du 29 mai 2005, alors ces élites représenteraient plus de 45 % de la population, ce qui n’a guère de sens, vous oppose Alain Minc. Symétriquement, le concept de peuple possède un pouvoir d’élucidation très faible, puisque chaque auteur lui donne la définition qui lui convient. De la Révolution de 1789 jusqu’à Saint-Simon, qui préfère le concept de « classe industrielle », au sens des « producteurs », le peuple ainsi entendu a coïncidé avec le tiers-état. En étaient exclus les castes privilégiées, de l’aristocratie et du clergé, qui échappaient en grande partie aux impôts sous l’Ancien Régime. Mais déjà lors de la Révolution de 1848, il est devenu clair que la bourgeoisie ne faisait plus partie du « peuple ».

De nos jours, c’est le discours populiste qui oppose le peuple, réputé sain et local, aux élites, censées corrompues.

Les marxistes, pour qui le critère déterminant est la propriété juridique des moyens de production opposent, eux, les capitalistes et les prolétaires, ou encore les possédants aux exploités. Aujourd’hui, que les retraités, dans une bonne partie du monde, sont devenus actionnaires d’une partie du capital mondial, à travers les fonds de pension, ce clivage est devenu peu convaincant.

Du coup, les néo-marxistes d’obédience bourdivine ont déplacé le vieux clivage sur le plan du pouvoir et de la culture, en opposant dominants et dominés. Ce qui n’est guère plus convaincant. L’opposition entre « eux » et « nous » fonctionne assez bien, en effet, dans le cadre d’un système totalitaire où une nomenklatura, recrutée au sein de l’élite du Parti unique dirige et les entreprises et les administrations et les médias. Mais tel n’est pas le cas dans les systèmes polyarchiques, comme le nôtre. Les centres de pouvoir et de décision y sont non seulement distincts, mais en état de conflit structurel.

Dans d’autres pays, où on a observé le fantastique enrichissement de la fraction la plus aisée et on distingue les fameux « 1% » aux 99 % restants. On redécouvre ainsi la distinction radicale, entre les « gros » et les « petits ».

Les libéraux, qui sont surtout attentifs à la distinction entre détenteurs de rentes ou de statuts et précaires, opposent volontiers, dans le monde du travail, insiders, installés dans le système, et outsiders, payant par leur instabilité les puissantes garanties dont jouissent les autres.

Vous-même proposez de distinguer entre les titulaires d’un diplôme négociable sur le marché du travail à ceux qui n’en ont pas. Les premiers sont les gagnants de la société de la connaissance mondialisée. Les seconds constituent ce que certains appellent le précariat. En tous cas, cette distinction, parce qu’elle a une traduction politique manifeste sur le plan électoral, est autrement plus probante.

Dans la suite de votre dialogue avec Minc, on comprend mieux ce qui vous oppose à lui, Marcel Gauchet. Ainsi que le sens que vous donnez au mot « élites ». Ce ne sont pas seulement les personnes qui sont en situation de commandement et censées agir rationnellement au profit de tous, mais les médiateurs ; ceux qui sont censés mettre des mots et donner du sens au malaise ressenti par une grande partie de la population. Ce « peuple » désignerait les catégories qui ressentent comme une trahison l’écart saisissant entre les promesses de prospérité faites à propos de la mondialisation et l’intégration européenne, et la réalité de leur propre vécu.

Ces catégories sociales éprouvent le sentiment d’une dépossession du pouvoir qu’elles sont censées exercer par le suffrage universel et d’une érosion de la souveraineté populaire. Elles estiment, dites-vous, que « personne ne veut appeler les choses par leur nom sous le prétexte de l’utilisation qui pourrait en être faite. » « On ouvre ainsi un boulevard aux gens animés de mauvaises intentions en leur laissant le monopole de la prise en charge des problèmes qui sont sous les yeux de tout le monde et qu’on s’est interdit de désigner. C’est de cette façon qu’on installe le populisme. »

Ce qui s’est passé en Autriche la semaine dernière devrait servir d’avertissement.

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