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La fin des "récits communs" à la base du succès des populistes

4 min
À retrouver dans l'émission

L'historienne et éditorialiste du Washington Post revient sur l'idée que le monde est à "deux ou trois élections" d'un dangereux point de rupture.

L’historienne et éditorialiste américaine Anne Applebaum avait lancé, il y a quelques semaines, dans les colonnes du Washington Post, un avertissement dont je m’étais fait l’écho. Elle avait écrit – et cela a été beaucoup commenté : « Nous sommes à deux ou trois mauvaises élections de la fin de l’OTAN, de la fin de l’Union européenne, et peut-être de la fin de l’ordre libéral du monde tel que nous l’avons connu jusqu’à présent. » Elle voulait parler de la possible victoire électorale de très improbables candidats populistes.

Les faits, qui s’accélèrent, lui donnent raison. Trump sera le candidat du parti républicain aux Etats-Unis. Et on a senti dimanche, en Autriche, le souffle du boulet. Il faut donc écouter attentivement cette formidable analyste lorsqu’elle montre que les causes de ces phénomènes ne sont pas économiques, mais culturels. Elle vient d’accorder une interview-fleuve, qui se révèle prodigieusement intéressante, à la revue polonaise Kultura Liberalna.

Pour Anne Applebaum, l’électorat réagit avec un effet-retard à la crise de 2008. Il a accepté de mauvaise grâce le renflouement des banques par les Etats qui a eu lieu à cette époque, parce qu’on lui a expliqué que c’était la seule manière de sauver le système financier international. Mais ce sauvetage, il ne l’a jamais digéré. D’où le succès, aux Etats-Unis, des deux candidats anti-systèmes, Donald Trump et Bernie Sanders.

Elle relève, toujours aux Etats-Unis, mais cela peut s’appliquer à d’autres pays, le divorce idéologique entre la machine politique républicaine et l’électorat de ce parti. La machine, elle, est liée au monde des affaires, dont elle relaie les prétentions. Il est pour l’Etat social minimal et plutôt favorable à l’immigration. Mais ses électeurs sont pour l’Etat social et contre les immigrés. Trump l’a compris.

Mais surtout Trump est le produit de la culture "people", exactement comme Reagan était l’incarnation de l’univers du western. Reagan était aimé parce qu’il jouait sur son image de cow-boy, bon garçon, simple et cordial…, mais qui gagne toujours à la fin. Trump s’est composé un personnage de reality-show, excessif et vulgaire. Or, dans ce type de programme, c’est celui qui va le plus loin dans l’outrance et la vulgarité qui a la faveur du public.

Et voilà qui commence à valoir aussi pour nous : les médias mainstream, avec leur ton suffisant, leurs prises de position bien-pensantes et prédictibles, pèsent de moins en moins dans la formation de l’opinion. Autrefois, existait un « récit commun », qui servait de base à la discussion dans tous les milieux. A présent, le récit des évènements éclate sous l’effet de l’internet et des réseaux sociaux. Les théories les plus extravagantes se répandent sans pouvoir être contredites. « Les médias sociaux permettent aux gens de vivre dans des réalités séparées. » Et c’est l’un des principaux facteurs d’explication de la montée des partis populistes.

Si le Royaume-Uni est l’un des rares pays d’Europe à ne pas avoir un puissant parti d’extrême droite, il le doit à la puissance de la BBC, qui a la réputation de vérifier les faits et sert de filtre crédible.

Autre facteur, plus classique : du fait de la mondialisation, la vie des gens dépend de plus en plus souvent de décisions qui sont prises à l’autre bout du monde : pensez aux fermetures d’usines… Ayant le sentiment d’avoir perdu prise sur leur destin, les peuples nourrissent l’illusion qu’il suffirait de renforcer les pouvoirs de l’Etat-nation ; les gouvernements, on les contrôle, eux… D’où la montée du nationalisme en Europe.

En outre, la gauche, en panne d’imagination, n’offre aucune alternative crédible. Du coup, on voit les partis d’extrême droite puiser dans la boîte à outil d’une gauche très ancienne. Des idées qui ont échoué dans le passé, comme la nationalisation de l’industrie, font un retour étonnant dans les programmes populistes. Ainsi – je cite Anne Applebaum – « beaucoup des politiques préconisées aujourd’hui par Marine Le Pen auraient pu être dictées par les marxistes des années 50 ».

Ainsi s’explique, d’après elle, l’importance des intentions de vote pour le Brexit. La plupart de ses partisans concèdent, si on les pousse un peu, que ce serait sans doute une mauvaise affaire pour la Grande Bretagne. Mais « personne n’a le droit de venir nous dire ce qu’on doit faire ici ». Et qu’importe si c’est une illusion : si les Anglais quittent l’UE, les politiques de Bruxelles continueront à les affecter. La différence, c’est qu’ils ne participeront plus à la prise de décision.

Anne Applebaum, on l’apprend ce matin, a été chargée de créer, au sein du Washington Post, une section consacrée exclusivement à l’Europe, où le quotidien américain a l’intention de s’implanter.

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