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Les intellectuels français, déclassés

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La dernière fois que la revue Esprit a consacré un numéro – et même un double numéro, en l’occurrence – aux intellectuels remonte déjà assez loin. Mars-avril et mai 2000. Et lorsque la grande rivale, la revue Le Débat, lance un spécial intellectuels, en 2010, à l’occasion de son trentième anniversaire, il porte non sur la caste mais sur le mouvement des idées : « De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ?". Si l’on songe aux innombrables numéros de revues, consacrés à la question des intellectuels, au cours des années 50, 60 et 70, et sans vouloir charger excessivement la barque, permettez-moi d’y voir un signe des temps. Les intellectuels semblent avoir renoncé à s’ausculter, à se compter, à se regrouper en chapelles rivales.

Déjà, en 2000, dans sa présentation aux deux numéros d’Esprit en question, Olivier Mongin résumait, sous le titre éloquent de « Fin de partie ? » les causes d’une dévaluation qu’il constatait.

Primo : tout le monde, désormais, a le droit de donner son opinion. C’est la démocratie . En douze ans, et sous l’effet d’internet, cela s’est considérablement aggravé. On a vu un simple prof de lycée faire gagner le non au référendum de 2005, en déconstruisant, sur son blog, le Projet de traité constitutionnel européen. Et tous les constitutionnalistes chevronnés, tous les grands profs de fac à la Olivier Duhamel, mouchés par ce titulaire d’une simple maîtrise…

Secundo, « la figure du grand écrivain n’existe plus ». Nul besoin de remuer le couteau dans la plaie. L’ère des Gide, Malraux, Mauriac, Camus, Sartre et Aron est aussi lointaine que celle des films de Jean Gabin et de Brigitte de Bardot. Elle a été supplantée par les « culturels », écrivait Mongin. Une nouvelle nomenklatura, technocratie plus ou moins éclairée, truste les directions des grandes institutions et contrôle la création en distribuant les prébendes.

Ils sont relayés, poursuivait-il, par la caste des « intellectuels-journalistes », héritiers illégitimes d’une tradition d’esprit critique qu’ils caricaturent. Caste qui prétend réglementer le débat public, distribuer les bons et les mauvais points. Caste qui, en outre, se trompe continuellement de combat, ignore les réalités, mais « témoigne » à tour de bras.

Ces deux phénomènes – l’écrasement des hiérarchies mandarinales et le triomphe de la démocratie d’opinion via internet, d’une part, le remplacement du grand intellectuel généraliste par le médiateur télévisuel – ne sont pas propres à la France. On les retrouve partout ailleurs. Mais il est une réalité sur laquelle on évite généralement de se pencher, c’est le recul spécifique à la France sur la scène intellectuelle mondialisée.

J’ai consulté le top 100 des intellectuels les plus influents du monde, établie en 2008, par les revues Prospect et Foreign Affairs. Les 5 premières places sont détenues par des personnalités issues de pays émergents : Fethullah Gülen (Turquie), Muhammad Yunus (Bengladesh), Youssef al-Qaradawi (Egypte), Orhan Pamuk (Turquie), Aitzaz Ahsan (Pakistan). Il faut descendre aux 15° et 16° places pour trouver des intellectuels européens – qui sont Umberto Eco et Ayaan Hirsi Ali. Le premier Français, Olivier Roy, est classé 66°. Et du reste, sur ces 100 intellectuels mondialement célèbres, ne figurent que 5 Français . Olivier Roy donc, suivi de Thérèse Delpech (hélas disparue), Jacques Attali, Esther Duflo et Alain Finkielkraut – largement en queue de peloton tous les 4…

Oui, le temps où Sartre et Camus donnaient le ton est bien derrière nous. Peut-être parce que nous sommes devenus tellement nombrilistes…

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