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Les jeux savants d'un geyser créatif

4 min
À retrouver dans l'émission

Les jeux savants d'un geyser créatif

Lorsque j’ai lu – je veux dire dévoré - Water Music de TC Boyle, lors de sa parution en français, chez Phébus en 1988, j’ai aussitôt pensé aux films de Peter Greeneaway.

Comme chez le cinéaste britannique, c’était un feu d’artifice imaginaire savamment organisé, un exercice baroque et somptueux de jeux savants avec pour matériau, de la fiction. En plus, cette espèce de punk apparaissait fabuleusement cultivé. Il semblait jongler avec toute la culture européenne, depuis les romantiques allemands jusqu’au roman picaresque espagnol. Au point que j’eus du mal à croire que l’auteur de ce chef-d’œuvre puisse être américain. Puisqu’ en outre, il plaçait son livre sous l’invocation de Haendel – cet entrepreneur allemand de spectacles musicaux ayant fait carrière à Londres.

Les Américains sont trop premier degré pour être bon dans la parodie. Or, chez Boyle, elle était omniprésente : on reconnaissait dans Fanny Brunch le personnage classique d’ingénue anglaise pour laquelle tous les hommes se damnent. « Le maître d’hôtel, Byron Bount, essaya de lui lécher le bras un après-midi qu’elle avait les manches relevées » (p. 215). Comment ne pas penser à la Zuleika Dobson de Max Beerbohm ? Johnson, c’est le modèle déposé du valet de roman picaresque – bien plus sage que son maître, l’explorateur. On était à la lisière du pastiche de Dickens et surtout de Defoe (période Moll Flanders). Le mélange effronté de réalisme historique (les rues de Londres !) et d’anachronismes aussi rappelait Greenaway.

Et il y avait des pages éblouissantes, belles comme des gravures romantiques. Tenez : « Un an n’est rien : une plume dans le vent, un souffle. Tournez la tête et c’est fini. Glaces, puis bourgeons, puis feuilles puis brindilles. Les oies sur l’étang, le chaume dans les champs. » (316) Ailleurs : « Le ciel est sans lune et froid comme la pierre, les toits blancs de givre, les portes fermées à la targette. Les gens sages, sains d’esprit et en bonne santé ronflent dans leur lit ou dodelinent du chef devant la cheminée. Dehors, sur le grand chemin, le silence est rompu par le bruit traînant des sabots d’une jument. » (381)

Au bout du monde, paru chez Grasset en 1991, était d’une veine tout aussi picaresque. Mais cette fois, plus question d’exploration de fleuves africains à la fin du XVIII° siècle, on était rentré à la maison. Le fleuve, c’était l’Hudson, pas le Niger. L’histoire restait omniprésente, mais on était à la fin des sixties. Il était question de James Dean, et même de Jean-Paul Belmondo dans A bout de souffle, et non plus sociétés savantes du XVIII°. Souvent, une œuvre complexe livre son véritable objet à travers une phrase jetée comme en passant. Je crois que celle-ci livre le sens caché de Au bout du monde : « La vie de Walter lui faisait l’effet d’un étrange oignon dont les pelures se détachaient l’une après l’autre, et les mystérieuses manifestations, l’accident, le panneau, les fantômes, la très étrange ressemblance qui l’avait frappé sur le porche de Van Wart Manor, l’entrevue inopinée avec Van Wart lui semblaient constituer les pièces d’un puzzle. » (p. 136) L’ironie, toujours, la satire, mais l’impression d’une construction hyper-savante derrière le geyser créatif.

J’ai lu aussi La Belle affaire, Phébus 1991 et je le recommande, cette fois, aux amateurs des films des frères Coen. Parce qu’on est dans le même univers loufoque et déjanté. On y trouve ces personnages de paumés typiquement américains qui se croient très malins, mais qui font échouer les plans les plus mirobolants par amateurisme, inconscience et excès de confiance en soi. Et encore, la satire. Un médiocre petit délinquant décrit son minable forfait dans la langue des pères très puritains fondateurs de l’Amérique. Sa plantation de marijuana, devient la « plantation de Dieu », siège des justes assiégés par la wilderness. Il se prend pour un conquérant héroïque de l’Ouest sauvage… Les frères Cohen, vous dis-je.

Ma citation préférée pour celui-ci : « Je l’imaginais faisant du stop direction Wiesbaden, pouce pointé, jupe relevée, écoeurée de faire complaisamment la marie-fendue de cambrousse, la salope de comptoir, se hâtant d’aller caser ses petites mangues avant qu’elles ne fussent trop gâtées. L’amour peut tout. » (p. 328)

Ensuite, il y eut aussi les nouvelles de Si le fleuve était whisky. Mais ça suffit pour ce matin. Si j’ai échoué à vous faire partager mon plaisir de lecteur, ce n’est pas sa faute, mais la mienne.

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