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Les Modernes résistent encore

3 min
À retrouver dans l'émission

Comme beaucoup de penseurs déconstructivistes, vous considérez le projet des modernes avec une commisération ironique. A vos yeux, il est épuisé, terminé, forclos. Les prétentions de l’esprit scientifique européen, au XVII° siècle de se rendre maître et possesseur de la nature n’auraient débouché, à vous en croire, que sur la conquête coloniale et le pillage, la dévastation de la planète. L’optimisme rationaliste des Lumières , au XVIII°, avec sa foi dans le progrès, aurait été une illusion naïve, démentie par les catastrophes du XX° siècle.

Leurs prétentions à l’esprit critique, à la rationalité, à la connaissance scientifique, au lieu de déboucher sur le « désenchantement du monde » que voyait se profiler Max Weber, n’ont accouché que sur une « religion de la connaissance » qui ne vaut pas mieux que ces « idoles » que nous, modernes, croyions avoir « renversées ». A vos yeux, tout ce qui reste de l’ancienne modernité – que vous semblez identifier avec l’Occident, voire avec la seule Europe, c’est un grand cadavre à la renverse, tout juste digne d’un inventaire avant liquidation et peut-être même d’une autopsie.

Mais lorsqu’on a consacré une œuvre abondante et avec laquelle j’avoue mon manque de familiarité, à déconstruire les concepts opératoires du projet moderne en question, à démontrer le caractère artificiel de ses découpages disciplinaires – il y a beaucoup de politique dans le droit, d’économie dans la politique, etc., avec quels outils conceptuels peut-on mener à bien cet inventaire, avec quels scalpels, cette autopsie ? S’il n’est d’autre vérité que celle des discours qui prétendent viser une réalité qui toujours s’échappe, à quelle aune juger le discours qui prétend se placer en surplomb , et dire la vérité sur cette illusion elle-même ? Pourquoi votre propre discours échapperait au reproche que vous faites aux autres de n’être que des « récits », des narrations maladroites ?

Vous savez pertinemment combien le déconstructeur risque de se voir opposer ses propres arguments. S’il n’est de réalité que ce que disent les mots qui la nomme, s’il n’est de vérité que rapportée à un état de culture, à un milieu, à une époque, où trouver le méta-langage qui échapperait, lui, à l’objection de n’être qu’un discours de circonstance, tributaire d’un lieu et d’un temps ?

Alors, vous nous proposez de participer à une enquête sur les modes d’existence, menée avec les outils de la révolution numérique, qui utiliserait les instruments de la « diplomatie ». Un grand melting pot, où chacun apporterait ses expériences et sa manière particulière d’en rendre compte, si j’ai bien suivi.

Mais puisque vous mettez la modernité en procès, je vous opposerais ce livre de Leszek Kolakowski, hélas non traduit en français, Modernity on Endless Trial (la modernité en procès sans fin).

« Il serait idiot, bien sûr, d’être ou bien « pour », ou bien « contre » la modernité tout court, pas seulement parce qu’il est vain de chercher à arrêter le développement de la technologie, de la science et de la rationalité économique, mais parce que aussi bien la modernité que l’anti-modernité peuvent s’exprimer en des formes barbares et inhumaines. C’est une vérité triviale, que, bien souvent, les bénédictions et les horreurs du progrès sont inséparablement liées, mais il en est de même pour les joies et les misères du traditionalisme. » (p. 12)

Cela fait bien longtemps que la modernité est en procès – de Vico à Adorno, du romantisme à Heidegger. Apparemment, cela ne l’empêche pas de poursuivre son chemin – et surtout de se répandre : les Chinois ont l’air de s’y être engagés avec une ardeur qui nous fait défaut, à nous, les initiateurs du fameux « projet »…

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