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L'esclavage et son histoire

4 min
À retrouver dans l'émission

L’esclavage a été aboli en France à l’occasion de la Révolution de 1848 et donc 17 ans avant l’abolition américaine , puisque celle-ci n’est survenue qu’en janvier 1865, à la suite de la victoire de l’Union lors de la guerre de Sécession, comme on le voit dans le Lincoln de Spielberg. Et pourtant, l’histoire de l’esclavage a trouvé très tôt des chercheurs universitaires aux Etats-Unis, alors que l’Université française a longtemps laissé le sujet en friche . La traduction de Capitalisme et esclavage d’Eric Williams, en 1968, puis de l’ouvrage collectif sur « L’économie politique de l’esclavage » sous la direction de Sidney Mintz, en 1981, ont, certes, intéressé les Français, mais n’ont pas suscité de mouvement de réelle curiosité envers le passé esclavagiste de la France. L’historienne Myriam Cottias , spécialiste du sujet, croit pouvoir distinguer trois moments forts dans le développement de cette historiographie.

D’abord, la production de monographies sur l’esclavage aux Antilles, à partir d’archives familiales, retrouvées sur les plantations. Elle se développe dans les années 70.

Elle est suivie d’une production d’études plus ambitieuses portant sur le rôle de la Révolution dans la première émancipation des Noirs, à l’occasion du deux-centième anniversaire de 1789, marquée notamment par les travaux d’Yves Blénot et par la biographie de Toussaint Louverture par Pierre Pluchon . Dans le prolongement de ces études, des historiens français commencent à travailler, à partir des archives des ports de l’Atlantique, à l’histoire des traites négrières : à Bordeaux, Rochefort et surtout Nantes. Olivier Pétré-Grenouilleau donne, avec son livre, L’argent de la traite, en 2004, une synthèse sur le sujet.

Le troisième moment, toujours selon Myriam Cottias est emmené par les revendications mémorielles d’intellectuels antillais, qui réclament la reconnaissance publique ce passé, sur lequel a longtemps pesé un lourd silence.

Car il y eut, en effet, un long silence sur ce sujet, et même une « politique de l’oubli », selon l’expression de Myriam Cottias, pour des raisons que résumait Silyane Larcher dans un dossier consacré à la mémoire de l’esclavage colonial, publiée en 2006 par la revue Cités. L’abolition de l’esclavage, en 1848, dont la principale conséquence était « l’entrée de nouveaux sujets libres dans le cercle démocratique français s’est établi sur l’accord tacite de l’oubli du passé ». Pour la citer encore, « L’exigence de paix sociale, au cœur d’une société qui se voulait ‘régénérée’ prit la forme d’une assignation politique à faire table rase du passé. » Mais cet oubli était, bien sûr, impossible. La culture créole est imprégnée des souvenirs ineffaçables de l’esclavage.

Cette troisième période débouche sur des conflits politiques portant sur la mémoire – la fameuse « concurrence des victimes » - chacune réclamant, pour les souffrances de ses propres ancêtres, des « lois mémorielles » certains les obtenant, d’autres nom, en fonction du rapport de forces construit avec l’Etat, dispensateur de reconnaissance officielle. Puis sur un autre conflit, opposant les tenants d’une histoire nationale - remaniée, mais unifiée - à ceux de « mémoires victimisées », alignées sur des communautarismes revendicatifs.

Le philosophe Paul Ricoeur plaidait une transposition aux blessures de la mémoire collective des techniques de la psychanalyse. Il recommandait un travail de mémoire – sur le modèle du « travail de deuil », afin de restaurer une ‘mémoire heureuse’, réconciliée. Dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, il écrivait :

« La hantise est à la mémoire collective ce que l’hallucination est à la mémoire privée, une modalité pathologique de l’incrustation du passé au cœur du présent ».

Entre « la politique de l’oubli », censée faire table rase de la « mémoire servile », mais qui s’expose au risque du retour du refoulé et la « mémoire heureuse », préconisée par Ricoeur, où situer le curseur aujourd’hui, 165 ans après l’abolition de l’esclavage ?

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