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L'esprit au temps du web

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Dans le numéro de mai dernier de la revue Le Débat, où vous avez publié votre fameux article, Raffaele Simone, Caroline Leclerc relevait un changement des pratiques de lecture des étudiants . Dans une France de 2012, où leur nombre s’est accru de manière spectaculaire, écrivait la directrice éditoriale des éditions Armand Colin, on aurait pu s’attendre à une nette progression des ventes d’ouvrages d’introduction générale aux sciences humaines. Or, toutes leurs collections enregistrent de sensibles baisses.

Et ce phénomène s’est manifesté, poursuivait-elle, avant même l’arrivée d’internet. Il y a longtemps que les étudiants ont pris l’habitude de « grapiller » des pages isolées en les photocopiant. Bien sûr, internet a aggravé les choses. En moyenne, les étudiants, dit-elle, passent 26 heures en moyenne par semaine sur internet, « autant d’espace retranché à la lecture ».

En outre, internet a diffusé une culture de la gratuité qui fait qu’on ne veut pas payer davantage pour les livres que pour la musique ou pour la presse.

Et Caroline Leclerc de conclure : « les processus d’acquisition du savoir seront différents, faits de lectures sur Internet, d’informations trouvées sur Wikipedia, recoupées avec des articles de revues libres d’accès… Il est clair que les processus d’apprentissage n’ont plus rien à voir avec la lecture linéaire et la constitution d’un socle générale de connaissances progressives . »

Tous les enseignants du supérieur se plaignent de voir leurs étudiants prendre pour le nec plus ultra des connaissances actuelles, un simple article contributif déniché sur wikipedia et de retrouver des paragraphes entiers de revues, recopiés et collés, dans les travaux qu’on leur rend.

Or le savoir, dans la conception humaniste classique, est un cheminement personnel à travers lequel l’individu se forme. La « Bildung » ne se résume nullement à une simple accumulation de connaissances elle implique un perfectionnement de la personnalité, une formation de soi au contact des grandes œuvres de l’esprit.

Détenir sur sa liseuse tous les grands classiques de la littérature européenne est en soi une prouesse technique extraordinaire. Mais le type de lecture qu’induit internet, avec l’habitude des navigations/divagations , ne permet pas l’attention suivie qu’exige la lecture d’un ouvrage savant dans le cadre feutré d’une bibliothèque. « Nous butinons d’une information à l’autre. Nous nous arrêtons pour éclairer un détail, dérivons sur wikipedia et, pour finir, nous avons oublié le texte dont nous étions partis », confesse, pour sa part, Antoine Compagnon . dans ce même numéro 170 du Débat. Comme vous l’écrivez, Raffaele Simone,« la médiasphère fait prévaloir le papillonnage sur la concentration. »

Tout cela est indéniable. Mais vous n’ignorez pas que d’autres excellents auteurs nous promettent un nouvel âge, « un humanisme numérique », comme Milad Doueihi .

Car le livre numérique ne sera pas exactement un livre. Comme la voiture automobile imitait la voiture à cheval, le livre numérique comporte encore des pages numérotées, défile horizontalement et fait l’objet d’une lecture passive. Mais de plus en plus, il sera inter-actif, remis à jour et réécrit par son auteur, mais aussi par ses lecteur s. Et surtout il est déjà beaucoup plus qu’un livre, puisqu’il peut comporter d’autres contenus – cartes, images, vidéos, liens hypertextes, etc. Et ainsi nous donner envie de redécouvrir des pans de notre culture en les enrichissant. Je rêve d’une édition numérique de mon cher Plutarque, enrichie de reconstitutions virtuelles de ses héros en pleine action, sur le forum ou leurs champs de bataille...

C’est pourquoi il est possible d’espérer qu’au lieu de liquider la culture humaniste, comme vous le craignez, le numérique lui offre une ultime chance . Sur le mode de la « longue traîne » qui fait qu’une œuvre ancienne, reléguée parce que trop peu demandée, retrouve un public.

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