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Libéralisme et communisme dans le même sac ?

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À retrouver dans l'émission

Permettez, monsieur le Professeur au Collège de France, à un très modeste éditorialiste, qui avait cependant relevé, dans la presse, l’importance d’un certain « Rapport Supiot » sur le travail et l’emploi, il y a 15 ans, de vous faire part de certaines de ses perplexités. Perplexité à la lecture simultanée de vos deux plus récents essais. Perplexité aussi, face à une mise en accusation de l’intégration européenne dans le domaine du droit social , en particulier, qui me paraît quelque peu injuste. Mais peut-être est-ce simplement parce que je suis loin d’en avoir l’expérience qui est la vôtre.

Fayard publie votre leçon inaugurale au Collège de France et les éditions du Seuil ont publié, il y a trois ans, votre essai, « L’esprit de Philadelphie ». Je sais bien qu’enseigner au Collège de France ne comporte pas les mêmes exigences de ton qu’un essai d’intervention, mais je ne peux m’empêcher de relever de sérieuses différences d’appréciation entre vos deux ouvrages.

Dans « Grandeur et misère de l’Etat social », vous semblez avoir pris acte d’un certain nombre de phénomènes que vous critiquiez avec beaucoup de pugnacité dans l’ouvrage précédent. Vous y dénonciez, en effet, le démantèlement de l’Etat-nation, le grignotage de sa souveraineté par le haut (l’intégration européenne et ses multiples « agences », le FMI) et par le bas (l’extension de la sphère du marché et la généralisation du contrat). Vous accusiez la Cour de justice des Communautés européennes, d’avoir sacrifié les droits sociaux nationaux à la cause de la libéralisation des échanges . Vous analysiez ce processus comme un recul dramatique du « gouvernement par les lois » et son remplacement par un « gouvernement par les hommes », correspondant à une véritable régression vers la féodalité… Vous doutiez même de la possibilité des individus à pouvoir continuer à assumer leur autonomie dans un tel environnement et pestiez contre une « gauche sociétale » , qui prône le libre choix de l’identité sexuelle, qui entend « abolir la différence des sexes et des générations » (p. 99) concourant, d’un même mouvement au « démantèlement des services publics et des statuts professionnels »…

Enfin, vous placiez le coup d’envoi de la course au moins disant social en Union européenne, à la date de l’élargissement aux anciennes démocraties populaires d’Europe centrale. Associant en permanence libéralisme et communisme dans une même réprobation , vous cherchiez à établir, entre eux, une équivalence dans l’inspiration, une parenté dans l’aveuglement, un même mépris des règles de la démocratie qui, je l’avoue, me laissent sceptique. Je ne suis pas sûr, personnellement, que la « dictature des marchés » puisse se comparer à la dictature du prolétariat, comme vous le faites. (p. 40)

Et surtout je suis en désaccord absolu avec la thèse - qui est la vôtre, selon laquelle le « marché total » aurait été imposé de force aux peuples d’Europe centrale par des bureaucrates communistes, hâtivement reconvertis en parangons de libéralisme. Ayant vécu sur place, en Pologne, la « thérapie de choc », ce « big bang de libéralisation », impulsé par Leszek Balcerowicz, je me souviens que nombre de dirigeants de ces pays, à cette époque, avaient passé du temps en prison sous le régime communiste : le premier ministre Mazowiecki, les présidents Vaclav Havel et Walesa, etc. n’étaient certainement pas d’anciens aparatchiks, mais des dissidents , leurs anciennes victimes.

Dans votre leçon inaugurale, vous semblez avoir fait votre deuil, comme on dit, de l’Etat social idéal – c’est-à-dire à la française. Loin de nourrir une quelconque nostalgie de l’Etat, protecteur et souverain, vous rappelez le rôle déterminant de la solidarité, notamment mutualiste , dans le développement de notre système de protection sociale. Et votre cours inaugural ne comporte aucune attaque contre l’intégration européenne. Ce qui me soulage. Car enfin, qui peut nier le rôle positif de la Cour de justice des Communautés dans des domaines comme l’égalité de traitement entre hommes et femme ? La lutte contre les discriminations ? La libre circulation ?

Vous critiquiez la pratique du benchmarking, y voyant le moyen d’une mise en concurrence des systèmes sociaux , au bénéfice des pires mais cette nouveauté ne nous permet-elle pas de comparer ce qui marche mal chez nous et mieux chez les autres , afin de nous inspirer des « bonnes pratiques » ? La France vient par exemple d’instaurer enfin, par l’Accord sur l’emploi, un système qui se rapproche de la flexisécurité à la danoise. La Cour des comptes de démontrer que notre système éducatif est, à coût égal, moins performant que celui de nos voisins d’Europe. Cela ne pousse-t-il à réformer pour améliorer ? Et non à liquider, comme on l’a trop souvent répété ?

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