LE DIRECT

Lointain souvenir de la peau

3 min
À retrouver dans l'émission

L’envers du rêve américain, on croit connaître. Toute une littérature s’est donnée pour mission de donner la parole aux losers, aux petites gens, aux pauvres hères, aux idiots. Flannery O’Connor, Raymond Carver, Richard Ford, Cormac MCarthy, pour mes préférés…

Mais Russel Banks donne à connaître des personnages situés encore plus bas dans l’échelle sociale, des intouchables d’un nouveau genre. Ces nouveaux parias survivent dans les franges des cités nord-américaines : ce sont les criminels sexuels libérés de prison. Ils nous font horreur à la manière des lépreux du chapitre des Nombres de la Bible, cité par Russell Banks : « Hommes ou femmes, vous les renverrez hors du camp, dit l’Eternel à Moïse, « afin qu’ils ne souillent pas le camp au milieu duquel j’ai ma demeure. » Commentaire du héros du roman : « Ca, c’est pas cool, se dit le Kid. Même les lépreux méritent qu’on leur donne une chance, et on ne devrait pas les abandonner, les mettre sous un pont quelque part hors de la ville, comme des détritus , simplement parce qu’ils sont malades. » (p. 297)

Comme le remarque un personnage du roman de Russell Banks, les mères, les épouses et petites amies gardent le lien tant que le criminel est en prison elles le rompent aussitôt qu’il en sort. Car si l’on peut persister à aimer un être à l’existence semi-fantomatique, on le rejette lorsqu’il est rendu à une semi-liberté et doit affronter les problèmes insolubles du réprouvé, soupçonné de replonger dans son vice à la plus petite tentation.

Sous un viaduc d’une riche ville de Floride, se sont regroupés, en un étrange campement, des criminels sexuels . Ils ne peuvent pas travailler, sinon au noir, puisque les employeurs ont accès, sur internet, à leur fiche de police. Comme ils ont l’interdiction d’approcher des écoles et lieux fréquentés par des enfants et que ceux-ci sont partout, ils ne peuvent pas se déplacer résider en ville. Périodiquement et en particulier à l’approche d’élections locales, la police les chasse et les matraque. Où aller, avec leurs bracelets électroniques qui permettent de suivre leurs déplacements ?

A travers l’enquête sociologique menée par un étrange universitaire, « le professeur », qui, lui-même sera rattrapé par son passé d’agent double, Russell Banks nous livre son diagnostic sur la lèpre morale qui ronge l’âme de l’Amérique . Si le nombre de crimes sexuels augmente si prodigieusement, ce n’est pas seulement parce que la société y est devenue plus sensible, et qu’elle les réprime davantage qu’auparavant. C’est que quelque chose est en train de se détraquer dans cette civilisation : ses « systèmes immunitaires » dans le domaine moral et social sont attaqués. Les délinquants sexuels ne sont qu’un des symptômes d’une anomie sociale. La misère sexuelle, la banalisation de la pornographie, l’érotisation des enfants par la publicité, la généralisation des addictions, l’épidémie de l’obésité sont le signe que quelque chose s’est mis à dysfonctionner dans la société américaine.

Pourquoi les romanciers américains sont-ils capables de donner des descriptions aussi précises, aussi justes de la vie des vrais gens, quand nous devons, nous nous contenter de documentaires et d’enquêtes pour avoir une idée de la manière dont on vit chez nous ? On demande des Russell Banks français !

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......