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L'Ukraine et l'UE

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Comme l’Europe est vieille et comme le monde qui commence à nos portes est jeune ! Hier encore, notre gouvernement était pris de cours par le soulèvement contre « notre ami Ben Ali », l’inamovible président de Tunisie. Ce week-end, c’est le président Yanoukovitch qui fuyait Kiev révoltée, alors que, trois jours plus tôt, la troïka européenne avait vainement tenté de négocier un cesser-le-feu entre ce pouvoir et l’opposition... Vendredi soir, la tonalité de certains journaux télévisés était nettement défavorable aux insurgés. Ils y étaient présentés comme des nationalistes extrémistes – un peu à la manière dont les dépeignaient les médias russes. Hier soir, le ton avait soudain changé : victorieux, les héros de Maidan étaient bizarrement devenus des gens du peuple, anonymes et admirables, venus se recueillir devant la dépouille des manifestants morts…

Il faut dire que Vladimir Poutine a bien des amis, en Europe . Il y a ceux qu’il paye très officiellement, comme l’ancien chancelier Schröder, directeur du groupe pétrolier russo-britannique TNK-BP. Mais Poutine, l’homophobe, le macho passé par les dures écoles du KGB, exerce aussi une véritable fascination sur l’extrême droite européenne, qui relaie bien sa propagande. Vladimir Poutine rêve de fonder, du Pacifique à l’Atlantique - un « empire blanc » qui ferait refluer les hordes islamistes. Marine Le Pen, qui partage avec le Kremin, la même horreur pour l’Union européenne , soutient vaillamment les positions de Moscou sur la Syrie. Ce week-end, Florian Philippot, le numéro deux du FN, exigeait que l’Union européenne cesse de « jeter de l’huile sur le feu » à Kiev, qu’elle se retire d’Ukraine.

Mais, sur l’autre bord, un anti-atlantisme aveugle au fait que c’est Barak Obama et non plus George W. Bush qui dirige les Etats-Unis, pousse une part de l’extrême gauche à dénoncer, comme Bernard Lanlois dans Politis, « l’interventionnisme américain »...L’Union soviétique n’existe plus mais on peut aussi faire le jeu de la Russie par haine des démocraties occidentales.

Le tsar russen au pouvoir depuis 15 ans, tente d’opposer, à notre Union européenne, une alliance politico-commerciale de son eau, « L’Union eurasienne ». Elle devrait voir le jour en janvier 2015 et regrouper des Etats dotés de gouvernements autoritaires, afin de faire pièce à l’alliance des démocraties libérales européennes. Mais, comme l’explique l’historien Timothy Snyder dans la New York Review of Books, autant notre UE est fondée sur l’idée d’égalité politique entre ses membres, autant l’Union eurasienne se cache mal d’être le nouvel habillage, imaginé par Moscou, de la domination russe sur l’ensemble géographique de l’ancienne Union Soviétique.

Mais les uns et les autres peuvent bien dénoncer l’Europe ou l’Amérique, et nos diplomates rentrer bredouilles de Kiev. L’histoire court plus vite. Et notre Europe, cette vieille dame fatiguée, semble désormais incapable d’en épouser le rythme. Nous étions le continent des révolutions. Désormais, les révolutions nous prennent par surprise .

Près d’une centaine de personnes sont mortes sous les balles, ces derniers jours, parce qu’elles rêvaient de rejoindre l’Europe. Pas nécessairement pour bénéficier de sa prospérité, non. Mais pour échapper au système des oligarques, où des maffias font la loi, empêchent les simples gens de faire du commerce, de travailler comme artisans. Pour vivre, comme nous, dans un état de droit où la justice est rendue de manière impartiale et où la presse est libre parce que les journalistes ne sont ni intimidés, ni tués. Où les gens qui accèdent au pouvoir n’en profitent pas pour mettre la main sur les richesses nationales et se construire des palais… Bref, pour rejoindre la zone des Etats de droit qui, comme par hasard, apportent en prime avec eux la prospérité économique et le progrès socia l.

Une poignée d’intellectuels et un cardinal ont tenté, il y a vingt ans, de pousser nos dirigeants à mettre fin au scandale du siège de Sarajevo, au détournement de nos chars d’assaut par des miliciens serbes qui les employaient contre nos propres forces. Mais l’Europe d’alors était paralysée. Elle avait peur de son ombre. Ce sont, finalement, les Américains qui ont brisé l’échine à Milosevic. Daniel Rondeau écrivait dans son Journal, qui vient de paraître : « L’Europe, cette Europe maladivement indécise, dès qu’il ne s’agit pas de quotas de viande de porc ou de l’impérialisme culturel américain, cette Europe débilitée par ses règles absurdes lui imposant l’unanimité, a servi de paravent à tous nos renoncements. » (144)

Face à la révolution ukrainienne, une révolution qui se faisait au nom des valeurs européennes, nous avons été aussi faibles et impuissants qu’hier devant le panserbisme de Milosevic. On a abandonné le tiers de la Géorgie à la Russie, Nous avons laissé massacrer des Ukrainiens, place Maidan, par peur de Poutine. Demain, qui devrons-nous lui sacrifier ? Les Polonais ? Les Lettons ? Les Bulgares ? Alexander Wat disait : « la faiblesse est un appel aux barbares . » L’Europe a des intérêts – comme tout le monde – mais aussi des valeurs. Quand donc osera-t-elle les assumer et les défendre ?

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