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Lyonel Trouillot

4 min
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Qu’elle était belle, la liberté , quand on pouvait encore en rêver en lisant des poèmes, ou alors en parler à mi-voix au fond d’un bar de Port-au-Prince, guetté par quelque tortionnaire à la solde du régime, venu là, lui aussi, pour se reposer entre deux séances d’arrachage d’ongles ou de tabassage à mort…

C’était un temps dangereux. L’exemple de Mandelstam est là pour nous rappeler qu’on peut payer un poème du prix de sa vie. Et votre mère avait bien raison de vous interdire d’avoir « des opinions »… Mais c’était aussi le temps des illusions lyriques : l’âge de la vie où l’on peut encore croire aux promesses que nous font les chansons. Et vous aimez caler vos souvenirs sur des chansons ce sont elles, désormais qui scandent nos petites existences : l’année où a dansé sur « whiter shade of pale », celle où Léo Ferré a chanté « Avec le temps, va, tout s’en va »… D’ailleurs, des chansons, vous en avez écrit vous-même, pour Manno Charlemagne , entre autres.

Deux fois au cours de votre vie, le destin d’Haïti a basculé.

Une première fois, le 7 février 1986 . Baby Doc, dictateur et fils de dictateur fait sa valise (pleine de dollars) et va se réfugier en France. Mais pour vous, en ce 7 février 1986, c’est l’ère de l’irresponsabilité, de la bohême, des filles faciles et des projets fous qui se clôt. Une césure historique pour Haïti, mais aussi, vous le comprendrez plus tard, une coupure profonde dans l’épaisseur de votre propre vie elle y dessine le partage des eaux entre la jeunesse et… la suite. Soudain, vous faites connaissance avec « *le sentiment du révolu* ». Ce spleen très particulier qui donne son charme à bien des nouvelles de Scott Fitzgerald et à plusieurs romans de Modiano . Peut-être vous souvenez-vous de cette phrase de Villa Triste : « Elle vivait ce moment de la jeunesse où tout va bientôt basculer, où il va être trop tard pour tout. »**

Mais si vous prenez conscience, en ce mois de février 1986, de laisser derrière votre jeunesse derrière vous (« Ma jeunesse fout le camp sur un air de guitare et d’une rime à l’autre, elle va bras ballants » ), c’est aussi que les Haïtiens ont récupéré alors le droit d’avoir une mémoire. Avant, c’était le temps sans repères chronologique des Duvalier, une « sortie de l’histoire ». Après, s’ouvre l’époque des responsabilités. Mais comme vous l’écrivez avec amertume, « On a bien mal géré nos lendemains de fête ».

Une deuxième fois, c’est le tremblement de terre du 12 janvier 2010 . Il met à nu cette impuissance collective à construire un Etat, des habitations dignes de ce nom, à instaurer la démocratie et la justice. Il met Haïti entre les mains de ces « hauts fonctionnaires de l’aide internationale », que vous haïssez parce qu’ils viennent prendre des primes et du bon temps sur les ruines de votre pays.

Vous avez choisi de nous présenter « une suite d’instantanés », « brouillant toute chronologie ». Vous en profitez pour évoquer un de mes livres et films préférés, « le jardin des Finzi Contini » de Giorgio Bassani, adapté par De Sica en 1970. J’aime tellement cette histoire que je me suis rendu à Ferrare dans ma jeunesse. Au cimetière juif, savez-vous, j’ai découvert qu’il avait existé bel et bien dans cette ville une famille Finzi et une autre Contini… mais c’est une autre histoire. Encore une histoire de tremblement de terre, d’ailleurs.

En échange de cette évocation, je vous offre cette phrase de Joseph Conrad , tirée du roman « Le nègre du Narcisse » :

Mais parfois le flot spontané de la mémoire remonte avec force le sombre fleuve aux Neuf Méandres. [le Styx] Alors sur les eaux solitaires dérive un navire – l’ombre d’un navire armé d’un équipage d’ombres. Ils passent et lancent par signes l’ombre d’un appel. N’avons-nous point, ensemble et sur la mer immortelle, arraché un sens à notre vie pécheresse ? Adieu, mes frères ! Vous étiez un bon équipage…

Joseph Conrad : Le Nègre du « Narcisse », Pléiade I, p. 643

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