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Mai 68, place Taksim

4 min
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Paradoxe : le pays vers lequel se tournaient toutes les révolutions arabes, ce modèle politique et économique, qui paraissait démontrer une fois pour toutes que l’islamisme politique n’était incompatible ni avec la démocratie libérale, ni avec le succès économique, ce pays est en proie à des convulsions politiques qui ont déjà fait deux morts, plus de mille blessés à Istanboul et 700 à Ankara. Tout le monde se pose la question : la situation est-elle révolutionnaire ? Les manifestations de la place Taksim sonneront-elles le glas du régime d’Erdogan, comme celles de la place Tahrir ont emporté le régime de Moubarak ? Les partis islamistes – parce qu’ils placent les lois de Dieu avant celles que les sociétés humaines se donnent à elles-mêmes – sont-ils condamnés à trahir le processus démocratique lorsque celui-ci les porte au pouvoir ?

A la première question, mes think tanks préférés répondent unanimement par la négative. On ne saurait comparer la Turquie actuelle avec la Tunisie du clan Ben Ali ou l’Egypte de Moubarak, prévient Chatham House. La Turquie est une démocratie qui fonctionne. En 2011, le parti de Recip Erdogan a été réélu, pour la troisième fois, dans des élections honnêtes, avec 50 % des voix. Certes, cette démocratie est « imparfaite », dit le think tank britannique.

Reporter sans Frontières a décerné récemment à la Turquie le titre du pays qui emprisonne le plus de journalistes et de professionnels des médias au monde : 72 professionnels des médias sont en prison, plus qu’en Chine ou en Iran ! L’auto-censure imposée aux grands médias, notamment audiovisuels, est écrasante : la télévision évite de rendre compte des manifestations. Mais des dissonances se font entendre entre le discours musclé du Premier ministre Recep TTayyip Erdogan et celui, plus ouvert du Président de la République, Abdullah Gühl, pourtant membres de la même AKP.

Le pays possède une culture judiciaire « paranoïaque », des lois qui permettent au gouvernement un peu n’importe quoi. La tradition laïque kémaliste est en butte à une islamisation rampante. Plusieurs intellectuels en ont fait les frais, l’exemple le plus célèbre étant celui du génial pianiste Fazil Say, condamné à une peine de prison avec sursis pour « blasphème envers l’islam » , après avoir confessé son athéisme sur Twitter.

Et c’est bien cela qui a fait descendre dans les rues des grandes villes une jeunesse européenne, libérale, progressiste et sécularisée, exaspérée par l’atmosphère d’ordre moral que le pouvoir entend imposer à la société.

Bessma Momani, sur le site de la Brookings Institution relève tout de même des « ressemblances superficielles » entre Tahrir et Taksim. Dans les deux cas, il s’agit de jeunes urbains éduqués qui critiquent l’autoritarisme du régime. Dans le cas turc, s’y ajoutent des préoccupations environnementalistes et anti-consuméristes , qui évoquent, cette fois, le Mai 68 français. Ce qui a mis le feu aux poudres : les projets mégalomaniaques d’Erdogan, qui veut construire à Istanboul le plus grand aéroport du monde, déraciner 600 arbres dans le dernier parc public d’Istanboul, pour y reconstruire une très ancienne caserne ottomane et un centre commercial à l’américaine.

En réalité, la société turque paraît fortement polarisée . Une partie importante de la société se félicite d’avoir vécu une décennie de très forte croissance qui l’a enrichie. Elle sait gré à l’AKP d’avoir mis fin aux crises financières, à l’inflation et au chômage, autrefois endémiques dans le pays. Elle apprécie la stabilité politique que le parti islamiste modéré a apportée au pays. Elle est fière de voir la Turquie reconquérir son statut de puissance régionale , projetant son influence sur la Caspienne et en Asie centrale.

Mais ce sont justement les succès d’Erdogan qui, selon ses adversaires, l’ont poussé à l’immodestie. La Turquie s’est imprudemment engagée dans le conflit syrien . Et chacun a compris, à Ankara, qu’Erdogan, qui ne peut pas accomplir un nouveau mandat en tant que premier ministre, va se présenter aux présidentielles de 2014. C’est pourquoi, il pilote une réforme constitutionnelle visant à renforcer les pouvoirs présidentiels. La dérive autoritaire – poutinienne , disent certains – du régime et de son chef est de plus en plus manifeste. N’a-t-il pas déclaré : « critiquer un gouvernement qui a obtenu la majorité des voix revient à jouer le jeu de l’étranger et s’apparente à de la trahison. » Mais doit-on incriminer l’islamisme ou plutôt le nationalisme ?

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