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Mitterrand : quel héritage ?

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« On perçoit comme ambiguïté une suite de sincérités superposées , avec l’inévitable cône d’ombre que projette la dernière en date sur la précédente », écrit Régis Debray, dans Loués soient nos seigneurs. « Simplement, aucune conviction nouvelle n’opère au détriment des convictions antérieures elles s’empilent l’une sur l’autre , comme les générations dans une pyramide d’âges. Antigaulliste de droite, il a recyclé le crédo de sa jeunesse après 1958, dans l’antigaullisme de gauche, plus vaste et plus porteur, sans rien retoucher à ses réseaux et réflexes antérieurs. » (p. 381)

C’est une piste. François Mitterrand n’aurait jamais rompu avec aucune de ses incarnations antérieures. Il aurait été tout à la fois ce jeune provincial catholique et barrésien cet étudiant en droit, partisan du colonel de La Roque et amoureux fou d’une lycéenne ce jeune ambitieux qui utilise ses fonctions à la tête d’une association de prisonniers de guerre, pour faire carrière à Vichy, puis à Londres et Alger ; ce parlementaire retors qui se sert de la position-charnière de son mini-parti de centre gauche pour faire partie de la plupart des gouvernements de la IV° République cet opposant Numéro Un au général de Gaulle, qui dénonce le « coup d’Etat permanent » et le « pouvoir personnel », mais mettra un malin plaisir à utiliser toutes les ressources institutionnelles léguées par de Gaulle à ses successeurs ce fin politique, qui conçoit rapidement qu’il ne peut parvenir au pouvoir qu’un passant un pacte électoral avec le PCF, mais qui est bien décidé, se faisant, à « plumer la volaille communiste » ce politicien qu’on croit à tort « au rencart » après 68, mais qui s’empare du thème de l’autogestion et s’en va gagner la France de l’ouest, catholique, à son Parti socialiste ce héraut de la « rupture avec le capitalisme », dont le gouvernement bute très vite sur la « contrainte extérieure » et tourne le dos, en moins de trois ans à son programme de relance par la consommation, pour pratiquer « la rigueur », sans admettre, pour autant, qu’il a changé de politique. Quitte à couvrir la politique franchement sociale-libérale de son deuxième septennat.

Mais à la réflexion, il y a une constante dans l’action politique de toute cette vie. Et c’est l’idéal européen. Comme l’écrit Jacques Julliard dans Les gauches françaises, « FM, tout au long de sa carrière, s’est comporté en Européen convaincu et conséquen t. C’est même l’une des rares questions politiques sur lesquelles il n’a jamais varié d’un iota, quitte à encourir l’impopularité… » (p. 842) Pour le reste, Mitterrand semble avoir épousé les doctrines qui pouvaient servir sa phénoménale ambition.

Dés lors, le soupçon de cynisme est inévitable. Cet homme de pouvoir aurait tout sacrifié à son irrésistible ascension. Il aurait changé d’idées comme de chemises. Vous réfutez, Michel Winock, cette accusation de « cynisme », lancée notamment par Régis Debray. Vous préférez croire à une forme d’auto-persuasion. « Il semble avoir cru à son socialisme, à partir du moment où il l’a jugé un instrument nécessaire à sa conquête du pouvoir. Il s’est un peu forcé, a fait des lectures, a adopté le chapeau à larges bords de Léon Blum, parlé de lutte des classes et des terrains de lutte… La foi lui est venue. La foi, une demi-foi, un quart de foi, on ne sait pas, mais le cynisme, non. »

Bref, ce pascalien aurait suivi les recommandations de l’auteur des Pensées : faire les gestes de la foi, afin de la faire advenir en soi. Vous lui en voulez de n’avoir pas démissionné, à la différence de Pierre Mendès France , du poste de ministre de la justice du gouvernement de Guy Mollet, à l’époque de la torture en Algérie. Vous lui reprochez de n’avoir pas eu l’audace d’une sorte de Congrès de Bad Godesberg , où le PS aurait confessé sa renonciation définitive au socialisme.

Plusieurs études sur le personnage de roman que fut François Mitterrand ont singulièrement troublé le souvenir qu’il a laissé. Au premier chef de celle de Pierre Péan, qui confirma et étaya tout ce que l’on soupçonnait : le maréchalisme, à Vichy, d’abord dans les rangs de la peu recommandable Légion française des combattants et la francisque – qui lui valut un refus d’adhérer au PSA. La trouble amitié qui l’unit jusqu’au bout à René Bousquet, le commanditaire de la rafle du Vel d’Hiv. François Mitterrand se révéla aussi un cas médical peu commun : à peine élu, il est condamné par ses médecins, pour un cancer de la prostate disséminé dans les os, auquel il survivra pourtant durant 14 ans. A quoi faisait-il allusion, avec cette phrase énigmatique de ses derniers vœux de Nouvel An en tant que président de la République : « je crois aux force de l’esprit et je ne vous quitterai pas . »

Peu de politiques ont autant fasciné, parce que rares ont eu son épaisseur psychologique, son intelligence et sa culture. On ne cesse de réécrire le bilan de cette carrière politique de dimension historique, en fonction des traces qu’elle a laissées derrière elle. Aux dernières nouvelles, quel est le bilan, pour notre pays, de la carrière politique de François Mitterrand ?

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