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Naomi Klein, anti-toutiste

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Toute la première partie de votre livre étant destinée à étriller vos ennemis, vous m’avez donné, Naomi Klein, l’occasion de découvrir ainsi certains think tanks dont j’ignorais l’existence. Moi qui les collectionne… Ainsi du Breakthrough Institute. Breakthrough en anglais désigne une percée importante, une découverte.

Du Breakthrough Institute, vous écrivez aimablement que c’est « un groupe de réflexion dont la spécialité consiste à décrier l’environnementalisme pour son manque de « modernité », et qu’il « suit une prétendue voie médiane, en proposant l’énergie nucléaire, le gaz naturel obtenu par fracturation hydraulique et les cultures génétiquement modifiées comme solutions au changement climatique. » Or, ce groupe, généralement qualifié « d’écopragmatique », compte parmi ses conseillers (senior fellows) le philosophes Ulrich Beck et Bruno Latour qu’on ne saurait, chez nous en Europe, qualifier de conservateurs invétérés. Même s’ils sont, c’est vrai, « de race blanche et de sexe masculin », ce qui caractérise, selon vous, la plupart des climatosceptiques…

Les fondateurs du Break Through, Michael Shellenberg, qui a reçu le Green Book Award en 2008 (le Prix du livre « vert ») et Ted Nordaus, ont provoqué, c’est vrai, un énorme débat au sein du mouvement environnementaliste nord-américain. Leur essai, From the Death of Environmentalism to the Politics of Possibility, publié en 2007, y a provoqué un débat important.

Selon Shellenberg et Nordhaus, il ne sert à rien de se complaire dans des scénarios apocalyptiques, qu’on ne saurait éviter qu’au prix d’un renoncement à tout ce qui fait nos modes de vie. D’autant que la moitié de l’humanité aspire à ces mêmes modes de vie et qu’une partie importante est en train d’y parvenir, en Chine, en Inde et ailleurs. Le mouvement écologique ferait mieux de chercher dans les recherches techniques de pointe des réponses aux dégradations que l’industrie a fait subir à la planète. Et ils proposent de faire évoluer l’environnementalisme d’une logique conservatrice de protection de la nature à une logique d’innovation , qui réaffirme sa confiance dans les idéologies du progrès - dans l’esprit des Lumières.

Or, le courant écologiste que vous incarnez s’inscrit, au contraire, dans une valorisation de la « nature bonne », de la « nature mère » dont vous appelez à la vénération contre ce que vous appelez l’idéologie extractiviste . Vous prônez la sagesse des cosmologies indigènes, qui appelaient à ne pas prendre davantage à la nature que ce qu’on lui restitue. Votre condamnation des idéologies du progrès remonte un cran au-delà des Lumières et met en cause le rationalisme classique, avec Francis Bacon – l’équivalent anglais de notres Descartes.

Sur le site du Break Through, on trouvera une longue réfutation, détaillée et ma foi, convaincante, de votre livre sous la plume de Will Boisvert. Boisvert (quel joli nom pour un écomoderniste) vous reproche ce qu’il appelle le « Klein everythingism », le « toutisme de Naomi Klein ».

Pour Naomi Klein, écrit-il, « tout est menacé, tout doit être modifié, mais tout sera réconcilié dans l’état de nature futur. » Mais, observe-t-il, on ne saurait se trouver aux côtés de toutes les luttes en même temps, car elles se contredisent plus souvent qu’elles ne se conjuguent .

On ne saurait prétendre lutter à la fois aux côtés des ouvriers de l’industrie et de ceux des peuples autochtones menacés par l’industrie être aux côtés de Syriza contre l’austérité, et donc pour la relance par le déficit et aux côtés des partisans d’une économie frugale fondée sur la décroissance aux côtés des féministes qui luttent pour l’égalité et prôner l’authenticité de cultures traditionnelles qui ne connaissent pas cette égalité. Il est paradoxal d’être hostile au commerce international, en particulier avec la Chine, sachant que c’est grâce à la fantastique baisse des prix des capteurs solaires fabriqués dans ce pays qu’on a pu équiper nombre de pays européens …

Mais vous voulez faire un package de tous les ennemis de la gauche radicale dont vous êtes devenue l’une des principales porte-voix en Amérique du Nord, des traders de Wall Street à l’industrialisation, des navires à vapeur que vous rendez responsables du colonialisme, des climatosceptiques aux lobbies favorables à la libéralisation du commerce international. Et cela rend votre propos moins convaincant.

Ne le serait-il pas davantage, si vous renonciez à une posture militante, qui n’est pas compatible avec un exposé éclairé et dépassionné des problèmes très réels que pose la dégradation de l’environnement sous l’action de l’humanité ?

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