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Non, l'Union européenne n'est pas promise à la désintégration

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Chaque fois que la France échoue, qu’elle est vaincue, envahie parfois - et depuis 1815, ce fut assez fréquent -, l’intelligence du pays se partage en deux. D’un côté, vous avez ces intellectuels à la Edmond About qui, face à la défaite de Sedan, mettent en cause les « espions » prussiens infiltrés et appellent vainement à la guerre patriotique à outrance. Au lieu de tenter de surmonter nos faiblesses et d’appeler aux réformes nécessaires, ce parti de l’aveuglement cherche des boucs-émissaires à nos défaites . Face à eux, les têtes froides à la Hippolyte Taine, se penchent sur notre histoire, afin d’y repérer les erreurs d’aiguillage et de préconiser des changements de trajectoire. Et les Jules Ferry, pour redresser le pays par leurs réformes.

A nouveau, la France est dominée. A nouveau, le modèle qu’elle prône depuis 40 ans connaît un échec. C’est cet échec qui nous a privés du statut de co-pilote que nous exercions en Europe, à égalité avec les Allemands. A nouveau, nous tenons notre bouc-émissaire : c’est l’Union européenne, cette technostructure irresponsable et aveugle aux souffrances des peuples c’est la monnaie unique, qui handicape notre compétitivité et nous contraint à peser sur les salaires, faute de pouvoir dévaluer c’est la Commission européenne qui nous inflige l’austérité, ce boulevard ouvert aux partis populistes. Et qui découvre-t-on derrière ces puissances maléfiques ? L’éternelle responsable, la cruelle Allemagne, coupable surtout de réussir là où nous échouons avec obstination.

Votre livre, « Europe Les Etats désunis » est le meilleur résumé actuellement disponible des idées souverainistes de gauche. Vous y rassemblez les thèses de ces auteurs qui, malgré eux, crédibilisent le programme du Front national en faisant croire que la solution à nos problèmes est la sortie de l’euro et le détricotage de l’Union européenne. C’est pourquoi il est utile de montrer que les conclusions qu’il propose s’appuient sur un état de l’Union déjà dépassé.

L’intégration européenne a toujours progressé à la faveur des crises et c’est encore le cas cette fois. Certes, tous les problèmes ne sont pas encore surmontés, mais il n’est pas exact que l’Union ait échoué.

L’euro a aggravé les divergences entre Etats du Nord et du Sud, répètent les eurosceptiques. Tel n’est plus le cas. La zone euro converge à nouveau depuis la fin de 2013 . Grâce aux politiques mises en oeuvre pour ramener les récalcitrants dans le rang et empêcher les "passagers clandestins". L’économie italienne est sortie de la récession au 4° trimestre de l’an dernier et l’Espagne dès le 3°. Les balances commerciales de ces deux pays se sont redressées. La Grèce elle-même est suffisamment rétablie pour pouvoir retourner sur les marchés financiers. Moins que jamais, les opinions publiques des pays du Sud ne penchent pour une sortie de l’euro : elles savent trop bien ce que leur coûterait le retour aux dévaluations en cascade d’antan et, si elles renâclent souvent à en payer le prix, elles ne sont pas prêtes à troquer leur monnaie forte contre les mauvaises monnaies d’antan.

L’Allemagne est le seul vainqueur d’un jeu dont elle a établi les règles, à travers la BCE sous son contrôle. Encore une thèse erronée : les Pays-Bas, pour prendre cet exemple, sont parvenus à conserver leurs parts de marché mondial au cours des dix dernières années. L’Autriche ne connaît pas le chômage. La croissance est soutenue en Suède, pays dont les finances publiques sont équilibrées. Et l’actualité la plus récente montre que la BCE s’apprête à prendre des mesures « non conventionnelles » pour contrer le risque de déflation – qui a déjà atteint les pays de la périphérie. Elle a, pour ce faire, l’accord de la Buba allemande.

A la faveur de la crise, l’intégration européenne s’est poursuivie . Certes pas de la manière dont rêvaient les Français : avec des « eurobonds » qui auraient permis aux pays-cigales de voir leurs déficits couverts par les pays-fourmis, mais par la mise en place du Mécanisme européen de solidarité et à travers une Union bancaire qui a progressé sensiblement. Ce n’est nullement à un début d’éclatement de la Zone euro qu’on a assisté, mais au contraire à une meilleure intégration et à des progrès dans la gouvernance.

Vous vous indignez que François Hollande puisse recevoir de la Commission des recommandations très précises, visant à réformer notre système de retraites. Mais face au manque de courage politique de nos dirigeants, qui se dérobent devant leurs responsabilités depuis deux ou trois décennies, il n’est peut-être pas mauvais qu’une instance extérieure nous incite aux réformes qui ont bien réussi chez les autres…

Ce n’est pas à cause de l’Europe que nous avons échoué. Cette défaite est la nôtre. Elle le fruit de notre aveuglement collectif. La responsabilité d’une opinion trompée sur la réalité du monde qui nous entoure et abreuvée de slogans creux, et plus encore, d’une classe politique qui a manqué de courage , quand elle ne méconnaît pas gravement, par manque d’expérience, le fonctionnement des entreprises. Ce n’est pas la faute des Allemands, des Hollandais ou des Scandinaves s’ils exportent toujours davantage et que nous enregistrons de vertigineux déficits. C’est qu’ils ont des écoles performantes, un marché du travail souple et réactif, c’est que leurs dépenses publiques sont efficaces et qu’ils ont favorisé la recherche et le développement, afin de pousser leurs entreprises à innover. Rien ne nous interdit de faire la même chose. Il semblerait d’ailleurs que nous soyons sur le point de nous y mettre enfin.

Et si le constat que vous faites, celui d’une impuissance de l’Union européenne, d’une divergence des pays membres de la zone euro, était déjà dépassé ?

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