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Notre bonheur malgré nous

4 min
À retrouver dans l'émission

Le philosophe John Stuart Mill , dans son splendide essai consacré à la liberté, écrit :

« Personne n’est autorisé à dire à un homme d’âge mûr que, dans son intérêt, il ne doit pas faire de sa vie ce qu’il a choisi d’en faire. Car il est celui que son bien-être préoccupe le plus : l’intérêt que peut y prendre un étranger est insignifiant, comparé au sien même. L’intérêt que lui porte individuellement la société (sauf dans sa conduite avec les autres) est partiel et proprement indirect. (…) L’intervention de la société pour diriger le jugement et les desseins d’un homme dans ce qui ne regarde que lui, se fonde toujours sur des présomptions générales or, celles-ci peuvent être complètement erronées. (…) C’est pourquoi cette partie des affaires humaines (la partie de sa vie qui ne concerne que l’individu) est le champ privilégié de l’individualité . (…) Ce qu’on appelle devoirs envers soi-même ne constituent pas une obligation sociale, à moins que les circonstances n’en fassent simultanément des devoirs envers autrui. » (p. 178-182)

Là doit s’arrêter, pour le philosophe libéral, l’intervention de l’autorité sociale. Bien sûr, cette apologie de la liberté individuelle s’accompagne d’une insistance sur la responsabilité de la personne . Si la loi ne saurait interdire à l’individu de se nuire à lui-même dans une mesure dont il reste seul juge, c’est lui aussi qui devra assumer les conséquences. Sur le plan social, sa mauvaise conduite se traduira notamment par son isolement, note Mill. Les autres éviteront sa fréquentation.

Toutes les fois qu’il est question d’addiction , en particulier lorsqu’il s’agit de substances dont la consommation n’est pas interdite par la loi, on doit garder à l’esprit la distinction posée par John Stuart Mill entre « la partie de la vie qui ne concerne que l’individu et celle qui concerne les autres ».

A l’opposé de ce libéralisme individualiste, on trouve l’hygiénisme par lequel l’autorité publique, animée du souci de la santé des citoyens, entend leur dicter leur conduite. Mais comme il est difficile de faire la part des préoccupations de santé publique – qui sont légitimes - des tentatives d’imposer une morale publique , ce qui ne l’est pas. Ce qu’avait bien compris le dr. Olivenstein. L’Etat a d’autant moins reçu mandat de faire notre bonheur malgré nous, qu’il n’existe pas de consensus, dans nos sociétés pluralistes, sur la nature de ce bonheur parfait. Chacun doit pouvoir choisir librement les voies qui lui sont propres dans la « poursuite du bonheur », car chacun s’en fait l’idée qu’il veut.

Un autre auteur libéral, français, celui-là, que j’ai découvert dans l’anthologie des Penseurs libéraux d’Alain Laurent et Vincent Valentin, Yves Guyot , était un député radical, dreyfusard et féministe, proche de Gambetta. Il a écrit des pages assez pertinentes à l’intention de ses collègues de l’Assemblée nationale, à l’occasion des débats sur l’interdiction de l’absinthe. Je cite :

« De quel droit les législateurs, qui sont choisis par leurs concitoyens, leur diraient-ils : « Vous êtes capables d’intervenir dans les affaires publiques, vous avez le droit d’avoir votre opinion sur toutes les questions, de croire ou de ne pas croire, de choisir vos députés mais vous n’avez pas le droit de choisir ce que vous devez boire ou ne pas boire. (…) Avez-vous reçu les lumières du Saint-Esprit le jour où quelques voix de plus dans une urne vous ont envoyé siéger au Palais-Bourbon ? Ce n’est pas le pupille qui choisit le tuteur : comment les députés peuvent-ils concevoir qu’ils doivent traiter comme des enfants ceux dont, la veille, ils sollicitaient les votes ? » (p. 371)

C’est pourquoi j’admets parfaitement que l’on cherche à persuader les adolescents que le « binge drinking » risque de leur abîmer définitivement les neurones parce qu’ils ne sont pas des adultes et ont besoin de tuteurs qui savent mieux qu’eux ce qui est bon pour eux. Mais je reste abasourdi devant l’idée d’interdire la cigarette électronique dans les lieux publics – au seul motif qu’elle rougeoie, si j’ai bien compris…

Notre Etat, qui échoue à relancer la croissance et à assurer le plein-emploi, à restaurer la sécurité publique, à garantir la pérennité de nos systèmes de protection sociale – malgré l’énormité de la part qu’il prélève sur le fruit de notre travail – cet Etat ne saurait prétendre, en outre, faire notre bonheur malgré nous .

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