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Notre culture vide et vaine

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En logique, compréhension et extension sont en raison inverse l’une de l’autre. Ce qui veut dire, en langage courant, que plus une catégorie est définie de manière précise, moins elle a de chance de s’étendre à un grand nombre de cas. A l’inverse, lorsque sa définition est vague et générale, elle peut concerner un très grand nombre d’objets.

Mario Vargas Llosa n’est pas le premier à déplorer, dans son dernier livre, La civilisation du spectacle, que le mot culture ait perdu en compréhension à mesure qu’il gagnait en extension. Si tout est « culture » - non seulement les productions de l’esprit, mais les mythes et les rites d’une collectivité, ses habitudes alimentaires ou vestimentaires, alors le mot « culture » ne signifie plus grand-chose . Il renvoie aux croyances et comportements collectifs d’un groupe particulier. C’est l’usage qu’a imposé l’anthropologie, dans un souci louable de donner une légitimité aux mœurs des sociétés dites autrefois primitives, qu’ils étudiaient.

Dans La défaite de la pensée, Alain Finkielkraut avait déjà montré en quoi cette dilution de la culture avait partie liée avec sa communautarisation. La culture dans le sens ancien des « humanités », ou de patrimoine intellectuel et artistique, avait une vocation à l’universalité. Tandis que les « cultures » au sens anthropologiques soudent entre eux les membres des communautés particulières.

La culture s’est banalisée, écrit Vargas Llosa, elle s’est vulgarisée devenant vide et vaine .

En cause, la société du spectacle – qui remplace la vie authentique par le simulacre et les créateurs par des bouffons. En cause également, la civilisation de masse, qui refusant toute culture héritée comme contrainte, toute hiérarchisation des valeurs et des savoirs, aspire à la distraction. Les industries du divertissement s’engouffrent dans cette brèche. Certains y voient une forme de démocratisation, oubliant que, dans l’esprit des promoteurs originels de cette démocratisation, il s’agissait de faire accéder le plus grand nombre aux plus grandes œuvres, et non de remplacer le livre par l’image et la quête de vérité par la distraction. Mais la haute culture, décriée comme élitiste et passéiste, se cache ou disparaît.

Tout cela n’est ni vraiment faux, ni très original. Ces idées sont agitées depuis la fin du XIX° siècle par le courant allemand baptisé Kulturkritik – dont Nietzsche reste le plus fameux représentant. Plus près de nous, l’universitaire américain Allan Bloom, a donné, avec « L’âme désarmée », en 1987, un « essai sur le déclin de la culture générale » sur les campus, qu’il attribuait à la montée de la culture pop et des cultural studies. Et plusieurs essais récents ont dénoncé la dilution de la culture dans le « tout-culturel ».

Plus original, me semble être le rôle néfaste qu’attribue Mario Vargas Llosa à la théorie de la Déconstruction dans cet effondrement culturel. En ramenant toute tentative d’élucidation de la réalité à des « discours » se valant tous, la « French theory » a sapé jusqu’à l’idée de vérité. Elle camoufle sa vacuité derrière un style obscur et prétentieux.

Prise entre les industries du divertissement, d’un côté, et les sophismes post-structuralistes, de l’autre, la culture authentique serait donc mal en point. Tant que les romans de Mario Vargas Llosa trouveront des lecteurs, elle ne se portera pas trop mal….

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