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Nous ne sommes pas délivrés des manipulateurs

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Dans sa préface aux « Etudes sur la personnalité autoritaire » de 1950, le philosophe Theodore Adorno se demandait ce qui rend certains individus particulièrement réceptifs à la propagande anti-démocratique. Une personnalité immature , écrivait-il, aura davantage tendance à développer un système de pensée irrationnel elle sera davantage susceptible d’épouser une idéologie qui fait appel, non pas à son intérêt rationnellement évalué, mais à ses besoins émotionnels – à ses peurs et désirs les plus primitifs. C’est précisément ce type de personnalité, relevait Adorno, que visent les idéologies anti-démocratiques.

Nous vivons, par bonheur, une autre époque que celle où l’on défilait en uniformes, devant des étendards, tandis qu’on entendait, dans la nuit, les vociférations incantatoires de je ne sais quel Sauveur du Peuple... Nous nous croyons délivrés pour de bon des hypnoses collectives , immunisés contre les mages du totalitarisme, leurs appels à mourir et à tuer pour la plus grande gloire du « peuple » ou du « parti ». L’expérience historique des grands massacres du XX° siècle nous aura rendus sceptiques et désenchantés.

Nous avons désormais tendance à considérer les programmes politiques en consommateurs plus ou moins avisés : quel est l’avantage produit ? En aurons-nous pour notre argent ? Nous avons pris l’habitude de décrypter les discours, moins en fonction de leurs contenus que par rapport aux stratégies que nous prêtons à ceux qui les profèrent. L’ironie goguenarde des humoristes qui tiennent lieu de maîtres à penser à l’époque, a contaminé tout un chacun. Lire à ce propos l’excellent livre de François L’Yvonnet, « Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade ».

Sommes-nous, pour autant, prémunis contre la manipulation, à l’abri de l’emprise ? Certainement pas. D’abord, il existe de plus en plus de personnes fragiles, ne serait-ce que parce que nous vivons de plus en plus vieux et que la maladie d’Alzheimer frappe. Mais même en pleine possession de nos moyens intellectuels, nous vivons tous, comme vous l’écrivez, Marie-France Hirigoyen , dans un monde d’apparence où « ce qui compte, c’est ce que l’on donne à voir ».

Or le paradoxe, c’est que nous sommes d’autant plus vulnérables à l’influence, à la persuasion, à la séduction que nous nous croyons émancipés et autonomes . Nous sommes des proies faciles, pour les manipulateurs, précisément parce que nous nous croyons libres. Il est aisé de nous pousser à faire des folies, à agir contre nos propres intérêts, justement parce que « nous avons perdu le sens de l’interdit et du renoncement pulsionnel ». Pire : la nouvelle norme sociale nous invite à refuser toute limite au nom de la « performance », voire de la « transgression ». La publicité nous enjoint, quant à elle, à être « nous-mêmes », uniques et authentiques, et même à nous « rebeller » en consommant toujours plus, évidemment…

Enfin, il y a, dans l’air du temps, une certaine lassitude indifférente bien des gens éprouvent de réelles difficultés à dire non, à poser des limites, à se refuser . Ce dont certains profitent, interprétant cette passivité comme un consentement. Mais dans une société où la définition de la norme et des limites est devenue difficile à poser, à partir de quel niveau d’aberration dans ses comportements peut-on considérer qu’une personne est victime d’une manipulation ? Sur quelle base peut-on prétendre lui interdire d’aliéner sa liberté ?

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