LE DIRECT

Oui, changer de modèle.

5 min
À retrouver dans l'émission

En 1774, l’Etat monarchique français était menacé de banqueroute, mais toutes les tentatives de réforme successives – Turgot, Necker, Calonne - furent bloquées. Elles heurtaient des intérêts trop puissants. On connaît la suite. Raymond Aron a dit que notre pays n’accomplit des réformes qu’à l’occasion des révolutions . Nous nous croyons frondeurs, alors que notre culture politique est profondément conservatrice. Nous n’aimons pas que le monde change autour de nous et vienne bousculer nos manières de faire et de penser, nos petits privilèges, nos antiques règlements.

Ecoutez Marc Bloch, dans L’étrange défaite. "Ce qui vient d'être vaincu en nous, c'est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitude s : voilà ce qui a succombé devant le train d'enfer que menait contre nous, le fameux "dynamisme" d'une Allemagne aux ruches bourdonnantes." Il écrivait en 1940, mais ces mots paraissent d’une étonnante actualité !

On dit souvent, dans les milieux informés de l’état réel du pays, que nous ne nous reprendrons que lorsque nous aurons touché le fond. Puisqu’on n’y est pas encore, la vie peut continuer...

Votre livre, Changer de modèle, est un formidable guide de la réforme. Tout y est. Un mode d’emploi de ce qu’il faudrait faire. Si un gouvernement radicalement réformiste mettait en œuvre vos prescriptions, il éviterait peut-être à notre pays la crise de régime qui le menace.

Vous nous appelez à rompre avec des méthodes qui nous ont, certes, permis le rattrapage des Trente Glorieuses, mais qui ne sont pas adaptées à une époque marquée par la mondialisation et la montée en puissance des émergents, d’une part, par une révolution technologique, de l’autre.

Vous nous invitez à réduire les déficits publics non par une augmentation massive des impôts , qui bloque la consommation et décourage les investissements, mais par une baisse des dépenses de l’Etat. Non pas de manière uniforme et indiscriminée, à la Sarkozy,en usant du fameux « rabot », mais en redéfinissant le périmètre et les missions de la puissance publique. D’autres pays y sont parvenus avant nous, qui avaient plongé plus tôt que nous dans une crise assez semblable : Suédois, Canadiens, Australiens ont convenu que leur modèle était inadapté et insoutenable . Sans sacrifier les caractéristiques de leur propre système, ils sont parvenus à doubler en 40 ans leur PIB par habitant, quand nous n’avons pas retrouvé, nous, celui de 2008… Il n’y a pas de fatalité, pourtant, à ce que notre pays s’appauvrisse.

Vous réclamez un système unique de retraite, pour des raisons de justice et d’efficacité. Vous demandez une remise à plat de notre droit social, devenu tellement complexe que même les spécialistes s’y perdent. Vous nous appelez à rejoindre le groupe des pays qui fondent leur niveau de vie sur l’innovation permanente plutôt que sur le vain espoir de conserver des activités et des avantages qui prennent l’eau ce sont les nouveaux entrants sur un marché qui y apportent les innovations : la politique industrielle doit favoriser leur apparition, plutôt que de secourir les entreprises en déclin.

Mais surtout, vous mettez en cause notre hypocrisie collective. Nous sommes devenus très habiles à dissimuler le caractère profondément injuste de notre société : la reproduction sociale, chez nous, fonctionne à plein régime et notre système scolaire est l’un des moins favorables de l’OCDE à la redistribution des cartes entre catégories sociales. C'est l'une des raisons principales du blocage : les émites n'ont pas intérête à transformer un système qui bénéficie à leurs enfants...

Pour masquer cet échec, nous redistribuons, en aval, des compensations financières limitées à ceux que notre soi-disant « modèle » tend à exclure des professions qualifiées, voire de l’emploi tout court. Sans doute la raison pour laquelle nous sommes le pays d’Europe qui consacre la plus forte part de son PIB aux prestations sociales. Alors que c’est en amont qu’il faudrait agir, pour donner sa chance à chacun . A travers l’école et la formation tout au long de la vie. A travers la sécurisation des trajectoires personnelles, qui est la contrepartie nécessaire d’une flexibilité accrue.

Il semble que vienne de s’ouvrir une fenêtre d’opportunité pour des réformes véritablement ambitieuses. La société est de plus en plus consciente de l’impasse dans laquelle nous sommes bloqués et du caractère inéluctable des remises en cause nécessaires. Vous avez conseillé François Hollande durant la campagne électorale de 2012. Il ne vous a guère écouté, dans un premier temps. Aurez-vous, cette fois, l’oreille des membres du gouvernement ? Auront-ils, eux, l’audace des dirigeants suédois, canadiens, ou australiens que vous leur offrez en modèles ? Vous prétendez que l’audace réformatrice a assuré leur réélection, mais vous les réformes bousculent à court terme des intérêts puissants et ne produisent leurs effets bénéfiques qu’à plus long terme. Ce n’est pas l’avis de Jean-Claude Juncker : « Nous savons tous ce qu’il faut faire, mais ce que nous ne savons pas, c’est comment nous faire réélire après ». Etes-vous bien sûr du contraire ?

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......