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Paul Collier sur la politique britannique d'immigration

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À retrouver dans l'émission

- Chronique remisée à cause du décès de Patrice Chéreau auquel j'ai rendu un bref hommage, improvisé. -

La politique de l’immigration est hélas devenue chez nous un enjeu idéologique si passionnément investi qu’il est difficile d’en parler de manière sereine et apaisée. C’est un marqueur très puissant dont se sert la gauche de conviction pour culpabiliser la gauche de gouvernement , en lui reprochant constamment de se montrer moins ouverte et généreuse que ce qu’elle-même en attendait. Bref, une querelle au sein de la gauche, dont les autres tendances politiques sont trop souvent exclues. Comme si la droite était d’emblée illégitime pour y participer. Ce qui provoque un fort ressentiment auprès d’une population qui a le sentiment que son avis ne compte pas et qui risque de se venger dans les urnes…

Car la question de l’intérêt du pays d’accueil lui-même, celui de la population indigène , question pourtant fondamentale en démocratie, est très difficile à faire entendre chez nous. Il est pourtant des pays européens où ce débat a lieu très de manière plus libérale que chez nous. Ainsi, un célèbre universitaire britannique, Paul Collier , vient-il de publier un ouvrage très commenté en Grande Bretagne à ce sujet sous le titre « Exodus : Immigration and Multiculturalism in the XXIst Century ».

Le magazine intellectuel de centre-gauche Prospect lui consacre, ce mois-ci un dossier titré « Laissez-les venir : quand faut-il limiter l’immigration en Grande-Bretagne ». Paul Collier, directeur du Centre d’étude des économies africaines à l’université d’Oxford, l’ouvre dans ces termes : « La bonne question à se poser n’est pas : l’immigration, est-ce que c’est bon ou mauvais, mais : le mieux, c’est combien d’immigration ? ».

Et de répondre plus bas : « au-delà d’un certain niveau une plus grande diversité (de la population) va compromettre les jeux coopératifs et miner la volonté de redistribuer des revenus. » Ainsi, de récentes études ont montré, d’après Collier, que les récentes vagues d’immigration en Grande Bretagne ont fait baisser les salaires en bas de l’échelle des revenus, mais qu’elles ont eu un effet bénéfique pour les autres , car les immigrés se concentrent dans les services, améliorant ainsi la productivité globale de l’économie britannique.

Il n’y a pas que du faux, ajoute Collier, dans l’idée que l’immigration est bénéfique en haut de l’échelle sociale – les classes aisées trouvent plus facilement des nounous, les patrons trouvent, sur place, des salariés qui acceptent des conditions salariales difficiles parce qu'ils ont fui de bien pires chez eux ; mais qu’elle ne l’est pas pour les classes populaires indigènes, qui se trouvent en concurrence pour l’accès à l’emploi, aux biens sociaux et en particulier, au logement social. En outre, en Grande-Bretagne, les enfants issus de l’immigration du Sud-est asiatique – enfant des « mères-tigres », extrêmement exigeantes - réussissent beaucoup mieux que les ceux de la classe ouvrière blanche, ce qui contribue à inférioriser ces derniers. Etonnez-vous que les classes populaires votent à droite...

Ainsi, le sondage commandité par Prospect auprès de Yougov’ montre que l’opinion britannique estime que « les familles d’immigrés reçoivent plus que leur dû des prestations sociales » (64 % contre 26 %), et que 68 % des Britanniques jugent que l’immigration est un « assez sérieux problème à travers la Grande Bretagne » (contre 27 %).

Pour Paul Collier, les mesures prises par le gouvernement conservateur pour limiter radicalement l’immigration en fixant des plafonds ne sont pas adéquates. Ce n’est pas le nombre d’immigrés qui est, à ses yeux déterminant, mais la composition de cette immigration : « des immigrants formés et employables représentent un bénéfice des immigrants dépendant de leur diaspora pour vivre ne le sont pas ». Car, selon lui, ce qui est déterminant pour les taux d’immigration, c’est la taille des diasporas installées en Grande-Bretagne et leur capacité à résister à l’absorption dans la société d’accueil.

« Des contrôles efficaces de l’immigration ne sont ni un vestige anachronique de nationalisme, ou de racisme », écrit encore Paul Collier, « ni la simple obsession de xénophobes paranoïdes : ils vont devenir de plus en plus nécessaires dans toutes les sociétés où des diasporas se sont accumulées. »

Un tel débat peut-il avoir lieu aujourd’hui, en France ?

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