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Penser le radicalisme islamiste

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Une tâche se propose à la philosophie : penser le radicalisme islamiste .

C’est une besogne difficile. Pas seulement parce que c’est un objet qui se refuse tout particulièrement à ce type de décryptage : au cœur de toute religion, gît un fond mystérieux, rétif à toute tentative d’élucidation rationnelle . Spécialement dans le cas de l’islam : il n’a pas vraiment connu le processus de sécularisation intellectuel qui a permis à la pensée occidentale de développer une philosophie de la religion de séparer les éléments de la croyance d’une réflexion générale sur les fondements anthropologiques de l’esprit religieux de se poser les questions : pourquoi les hommes croient-ils ? Quelle est la fonction sociale de la religion ?

Certes ce processus est désormais entamé, avec des esprits du calibre de Rachid Benzine, Fethi Benslama, Kamel Daoud, Abdennour Bidar, les frères Ghaleb et Soheib Bencheikh, du regretté Abdelwahab Meddeb, de Boualem Sansal, ou d’Hamadi Redissi.

Néanmoins le risque est grand, pour nous, ici, de construire un schème théorique qui, tout en prétendant à une portée universelle, ne ferait que transposer à d’autres religions des traits appartenant en propre à la vieille religion de l’Occident – le christianisme. On s’expose ainsi au reproche fondé d’européocentrisme . Surtout si l’on s’accroche au scénario de la « sortie de religion » - qui demeure spécifique à l’Europe, mais ne s’applique manifestement pas aux autres espaces culturels.

C’est une tâche difficile aussi, pour des raisons politiques : une forme d’intimidation intellectuelle interdit toute critique rationnelle – y compris des dérives politiques violentes de cette religion qui a mué en idéologie de combat. L’accusation « d’islamophobie », voire – et c’est un comble – de racisme n’est jamais bien loin. Qu’il procède d’un paternalisme condescendant : on présuppose sans le dire que les musulmans ne sont pas assez évolués pour tolérer le niveau de liberté critique que nous connaissons depuis deux siècles et demi… ou bien d’une franche volonté d’intimidation : prétendre déconstruire l’univers mental des « dominés » comporterait une dimension « néo-colonialiste ». Il faudrait protéger certaines traditions de la raison – puisque celle-ci serait un instrument de la domination occidentale…

Daech
Daech Crédits : AFP

Slavoj Zizek, vous partez de la comparaison qui est souvent faite, entre islamisme et fascisme, et même de l’islamisme avec le communisme. Le premier ministre lui-même a imputé les attentats de janvier à « l’islamo-fascisme ». M

ais vous-même ne renoncez pas, à cette occasion, à l’intimidation rhétorique. Comment osez-vous écrire : « ceux qui ne sont pas prêts à critiquer la démocratie libérale devraient aussi se taire sur le fondamentalisme religieux » ? La démocratie libérale en question n’est certes pas sans défauts, mais on ne saurait exiger une critique symétrique des deux univers. Cela rappelle trop les procédés staliniens d’autrefois : vous n’avez pas le droit de critiquer les camps de concentration soviétiques si vous ne condamnez pas de la même façon la condition ouvrière dans le système capitaliste. Désolé. Pas plus qu’une usine n’est un camp, on ne saurait mettre sur le même plan la contrainte religieuse sous menace d’égorgement et la « séduction » à laquelle vous ramenez le libéralisme.

Plus prometteuse me paraît être la piste du nihilisme . Elle a été explorée par plusieurs philosophes, comme Hans Magnus Enzensberger dans Le perdant radical, mais aussi par notre Raphaël Enthoven dans un article de Philosophie Magazine. Enzensberger écrit : « L’islamisme ne cherche pas de solutions au dilemme du monde arabe il s’épuise dans la négation. Au sens strict, il s’agit d’un mouvement apolitique, puisqu’il ne formule aucune exigence négociable. Son message se limite à souhaiter que la majorité des habitants de la planète, constituée d’infidèles et d’apostats, capitule ou soit tuée. » (54)

J’ai vu récemment sur BBC World Service une vidéo mise en ligne par Daech. On y voyait un combattant de l’Etat islamique, barbu et en haillons, la kalachnikov à la main, qui posait auprès d’une exploitation de gaz dont leur armée venait de s’emparer. « Nous aimons la mort autant que vous aimez la vie », disait-il. Tant que nous serons en vie, vous ne serez pas en sécurité. »

Dans L’homme révolté, Camus consacre au nihilisme des analyses qui n’ont hélas pas perdu de leur actualité. Le héros dostoïevskien, dit-il, veut prendre la place de Dieu, juger à sa place sinon en son nom, comme le djihadiste. Enthoven aussi se moque de la folle prétention du djihadiste de « venger son dieu » comme s’il le jugeait trop faible pour se défendre tout seul , lui, le Tout-puissant... Or, être dieu, c’est refuser de subir d’autre loi que la sienne propre, poursuit Camus. Tel est le vrai sens du « tout est permis », avec lequel « commence vraiment l’histoire du nihilisme contemporain ».

Lisant le Grand Inquisiteur, Camus relève que le projet devient clairement politique – refaçonner la Création, « exiger l’empire du monde ». S’assurer d’abord des instruments de puissance, afin d’être en mesure d’imposer le Salut tel qu’on le conçoit . « Il faut régner d’abord, et conquérir. Le royaume des cieux viendra, en effet, sur terre. » (85) N’est-ce pas le programme des prétendants au califat ?

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