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Peut-on faire confiance à des hommes en robe ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Je ne sais franchement pas. Et tout d'abord, parce qu'on les connaît mal.

Il y a quelques jours, j'entendais une journaliste de France Info parler de la révolte qui grondait chez les greffiers. On sentait qu'elle s'étonnait elle-même d'avoir à mentionner cette profession inconnue, invisible et la plupart du temps muette.

La majorité des Français, j'en suis convaincue, pense très rarement aux greffiers.

Quant aux avocats, que l'on connaît un peu mieux, l'opinion générale, après un petit sondage aléatoire exercé sur mon entourage, c'est qu'ils gagnent tellement de pognon que c'est indécent qu'ils fassent grève pour protester contre la réforme de l'AJ. C'est faux, protestent – bien sûr – les rares avocats sondés. Préjugés. Calomnie. Ignorance.

Cette ignorance est également la mienne. En étudiant plus en détail la J21, la réforme Taubira sensée propulser la justice dans le 21e siècle, j'ai achoppé sur quantité de termes qui m'étaient inconnus (certains m'ont fait rêver, comme par exemple juge consulaire que je trouve très joli, d'autres étaient seulement obscurs).

D'où vient que nous connaissons si mal notre système judiciaire ? me suis-je demandée pour faire pardonner ma propre ignorance.

Nombre des milieux que je ne côtoie pas dans ma vie réelle, je les connais par la fiction : romanesque, cinématographique ou télévisée. Mais pour ce qui concerne le système judiciaire, il se dégage une ligne, que j'appellerai rapidement« fiction dominante » (faite de films catastrophe, d'histoires de super-héros ou de romans noirs) et qui nous éloigne de son fonctionnement réel.

La fiction dominante nous a habitués, entre autres, à ce qu'on flingue le méchant à la fin. Elle nous a habitués à ce que le châtiment suive le crime de manière immédiate, brutale et définitive (la carte sortie de prison existe peut-être au Monopoly, mais pas dans la fiction dominante).

Entre le crime et le châtiment, il n'y a pas de profession intermédiaire (encore une fois, j'ai une pensée émue pour les greffiers que tout le monde oublie) – la justice est un face à face entre un représentant de l'ordre (policier, détective, chasseur de prime, blade runner) et un représentant du chaos

mais surtout, surtout, entre le crime et le châtiment, il n'existe AUCUN DELAI.

C'est peut-être ça le fossé majeur entre le système judiciaire français et la fiction dominante : un problème de temps, de temporalité. La justice prend un temps fou. Des mois. Des années. Elle casse des décisions, elle revient dessus et la trajectoire d'une personne repart soudain en sens inverse. Pour le romancier, pour le scénariste, c'est difficilement supportable (il faut soit enchaîner les ellipses, soit meubler l'attente, soit – bien sûr- tricher et présenter un système judiciaire qui ne ressemble en rien au vrai).

D'ailleurs, lent et obscur comme il l'est, le système judiciaire apparaît souvent comme l'ennemi de la justice. The Irrational Man , le dernier Woody Allen ne nous apprend-il pas qu'empoisonner le jus d'orange d'une juge véreux est le seul moyen d'obtenir la justice ?

Lontano , le dernier polar de Grangé, ne nous montre-t-il que le super-flic, habité par l'urgence de sa mission, est sans cesse freiné par les magistrats planqués et besogneux qui refusent d'émettre des mandats en réponse à ses intuitions ?

Justice est faite, a dit le président Obama quand Oussama Ben Laden a été abattu.

Justice est faite, ont dit plusieurs médias français, je pense notamment au Figaro, quand les frère Kouachi et Amedy Coulibaly y sont passés à leur tour.

Ce qui prouve qu'il n'y a pas que la fiction qui rechigne à traiter du temps réel du système judiciaire. Il y a aussi le journalisme. À notre époque de BFMisation de l'information, de ligne de tweets continus, et de directs depuis les points brûlants, un système qui passe des mois sur un dossier sans menotter ni tirer sur personne paraît d'un ennui mortel.

Alors, on appelle justice ce qui se passe hors de tout système judiciaire, de tout tribunal, sans magistrat, sans avocat, mais dans les cadres de la fiction dominante.

Alors peut-être que pour répondre à votre question Guillaume, il y a une réelle défiance envers les types en robe. Et peut-être que c'est parce que nous les connaissons mal ? Mais est-ce que c'est une fatalité ?

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