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Plus de tours à Paris ?

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On fait souvent remonter la passion des intellectuels à se compter sur des pétitions et des contre-pétitions à l’Affaire Dreyfus. Et il est bien vrai que tout ce qui comptait dans l’intelligentsia prit position pour ou contre l’innocence du malheureux capitaine en 1898. Mais c’est oublier que, onze ans plus tôt, avait déjà circulé dans Paris un Manifeste – qui semble bien avoir été l’ancêtre de toutes les pétitions à venir. Le 14 février 1887, le quotidien Le Temps publiait un texte co-signé par des « écrivains, peintres, sculpteurs, architectes et amateurs passionnés par la beauté jusqu’ici intacte de Paris ». Charles Gounod, pour la musique, William Bouguereau, pour la peinture, Guy de Maupassant et François Copée pour la littérature s’associaient à une demande pressante de renoncer à l’érection de la Tour Eiffel – fruit « des mercantiles imaginations d’un constructeur de machines » , « dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas »…

Il serait facile de dresser un parallèle avec l’étrange conjonction politique dont est aujourd’hui victime la Tour Triangle, ce projet porté par la maire de Paris, mais refusé à la fois par les écologistes et le Parti de gauche, d’un côté, la droite UMP et le centre UDI et MoDem, de l’autre.

Entendons les arguments des adversaires : Yann Wehrling, qui symbolise lui-même cette étrange symbiose, puisqu’ancien secrétaire national des Verts, il est aujourd’hui porte-parole national du MoDem, expliquait dans le JDD pourquoi il s’apprêtait à voter contre au Conseil de Paris Primo, l’ombre portée par la tour triangle sera projetée loin, jusqu’au dôme des Invalides les tours immenses sont le fait des villes-champignons du Golfe arabique et des pays du Sud-est asiatique, qui ont besoin de faire parler d’elles. Ce n’est pas le cas de Paris. Les tours ne sont pas écologiques : les murs de verre impliquent des coûts élevés de chauffage, l’hiver, le besoin de refroidissement, l’été. Les réseaux d’eau chaude nécessitent une forte consommation énergétique lorsqu’il s’agit de leur faire grimper de nombreux étages. A quoi bon une tour de bureaux supplémentaires dans une ville où l’activité économique est tellement ralentie que de nombreux espaces théoriquement dévolus aux bureaux doivent être transformés en logements ? Pourquoi rajouter 80 000 m² de bureaux sur un marché considéré comme saturé ? En outre, l’architecture de cette tour est déjà datée, disait Wehrling : elle fait très XX° siècle…

Que répondre ? La Tour Triangle, conçue par les architectes Jacques Herzog et Pierre de Meuron – les concepteurs de la Modern Tate de Londres – est de dimension bien modeste, 180 m , à l’heure où en effet, on construit de plus en plus des gratte-ciels 3, 4 et même 5 fois plus élevés : la Petronas Tower de Kuala Lumpur n’a pas épaté longtemps le monde, avec ses 452 mètres (contre 310 pour notre Tour Eiffel). Elle a été vite dépassée pae la Shangaï World Financial Center (492 m), la Tapei 101 de Taiwan (509 m), la Makkah Royal Clock Tower, à La Mecque (601 m), la Tour Khalifa de Doubaï – là ça devient sérieux, accrochez-vous : 829 m ! La Sky City Tower de Changsha, dont la construction a commencé l’an dernier, devrait atteindre 838 mètres… Imaginez environ trois Tours Eiffels… et la Kingdom Tower de Djeddah, en Arabie Saoudite, devrait atteindre, pour la première fois de l’histoire, la hauteur d’un km de hauteur… On sera largement au-dessus de la couche nuageuse. Babel n’est plus très loin.

A Paris, il faut une autorisation spéciale pour toute construction dépassant la hauteur maximale, fixée à 37 mètres. On explique généralement ce plafond absurde, dans une ville qui étouffe , par le traumatisme laissé dans la conscience collective parisienne par la tour Montparnasse, construite il y a plus de quarante ans, et qui est considérée comme un échec.

En attendant, on a construit, dans la City, plusieurs bâtiments d’une hauteur comprise entre 200 et 300 mètres. Et personne ne prétend que Londres en est défiguré. Bien au contraire. En quoi Paris aurait-il vocation à demeurer « une ville horizontale ». La Tour Eiffel, construite au XIX° siècle, doit-elle demeurer la plus haute construction de notre capitale, le témoin d’une époque où la France faisait preuve d’audace et de modernité ?

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