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Politique et économie versus morale

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Entre la morale et la politique, les choses sont claires : Machiavel a organisé leur divorce . Certes, on peut relever une contradiction intime entre le Nicolas, conseiller privé qui enseigne, avec cynisme, la technique du pouvoir à son « Prince », et le Machiavel des "Discours", qui traite, en républicain, du bien public, entendu comme sécurité extérieure et concorde intérieure. Mais une chose est sure : après Machiavel, rien ne sera plus comme avant en Occident. La politique, envisagée de manière instrumentale, sera une affaire de pouvoir et d’efficacité la morale, objet d’un choix privé, se réfugiera dans le donjon des consciences. Alors que la politique sera un art du vivre ensemble , la morale, deviendra une exigence intime et non plus une référence collective, imposée à l’individu par la collectivité.

Pour autant, la politique ne saurait sombrer dans l’amoralisme cynique – celle d’un machiavélisme vulgaire - sauf à régresser vers la poursuite du pouvoir pour le pouvoir, la barbarie manipulatrice et la prédation en groupe. Ne serait-ce que pour des raisons d’efficacité (le pouvoir doit convaincre), elle doit inscrire son action sur l’horizon des valeurs dont elle se réclame. Or, comme l’a montré Isaiah Berlin, les valeurs sont incompatibles entre elles. Il faut choisir : un peu plus d’égalité contre un peu moins de liberté, un peu plus d’autonomie individuelle, donc un peu moins de cohésion sociale… Mais le bon dosage ne relève pas de la morale. Il reflète l’éthique , le système de normes adopté par chaque cité, chaque nation.

Passons de la politique à l’économie politique.

Certes, le fondateur de la discipline économique, Adam Smith, était, au contraire de Machiavel, un moraliste . L’auteur de L’enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations est aussi l’auteur d’une Théorie des sentiments moraux. Pour lui, le capitalisme, qui implique la concurrence, suppose aussi la sympathie réciproque et la vertu . En tous cas, le besoin de voir ses actions approuvées par ses concitoyens. Mais chez Smith, justement, l’intention morale est non seulement secondaire, mais souvent illusoire. C’est ce que nous dit la fameuse théorie de la « main invisible ». Je cite : « (celui) qui ne cherche que son profit (…) est poussé par une main invisible à promouvoir une fin qui ne faisait pas partie de son intention. (…) En poursuivant son propre intérêt, il favorise souvent celui de la société plus efficacement que lorsqu’il tente de réellement de promouvoir ce dernier. » S’il est donc socialement utile, c’est malgré lui. Cet utilitarisme social est, on en conviendra, aux antipodes de l’impératif catégorique de Kant… Il n’est guère moral.

Alors, après chaque grand cataclysme historique – guerres de religions du XVI° siècle, guerres d’extermination du XX°, on voit ressurgir la tentation de soumettre l’action politique à quelques règles morales universellement valables, transcendant le droit particulier et les coutumes spécifiques de chaque peuple. Ainsi s’explique l’aspiration qui paraît tellement exotique aujourd’hui d’un Leo Strauss, de renouer avec le droit naturel , après la II° guerre mondiale. Une telle tentation, du reste, ne nous est pas complètement étrangère aujourd’hui : au risque du « clash entre les civilisations », répond la tentative de faire primer sur la raison d’Etat, un droit international qui s’inspirerait des droits de l’homme .

De la même manière, après chaque grande crise économique et financière, on entreprend de « moraliser » le capitalisme . Il est exact que le comportement de certains spéculateurs qui se sont enrichis de manière obscène sans contribuer à l’enrichissement de la société, a été choquant. Il est non moins vrai que les revenus de certains patrons, sportifs, stars du show-biz s’avèrent sans commune mesure avec leur utilité sociale. Ou encore que certains élus ont confondu la gestion de leur circonspection avec leurs petites affaires personnelles. Mais ce n’est pas sur le plan moral que nous pouvons en juger. Car la morale, encore une fois, relève du domaine privé, et ne donne pas lieu, dans nos sociétés pluralistes, à un consensus. Ce sur quoi nous pouvons nous mettre d’accord, par contre, c’est sur un ensemble de règles du jeu . Mais ceci est du ressort de la loi, et non pas de la morale.

Les tentatives d'imposer des normes juridiques aux pays émergents qui leur font concurrence, en s'appuyant sur des valeurs qui sont celles de l'Occident, mais que celui-ci présente comme relevant d'une morale universelle, relèvent du vieil impérialisme. Ces tentatives, dans les pays occidentaux eux-mêmes, ne peuvent déboucher que sur la tentation de la contrainte : imposer la vertu par des méthodes policières. Il faut s'y résigner : il n'y a plus de morale universelle car le monde est pluriel. Il n'existe que des hiérarchies de valeurs, qui sont le choix particulier de telle culture. Mais il demeure possible de s'entendre sur un ensemble de règles juridiques , qui ménage les particularismes culturels.

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