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Pour la biodiversité intellectuelle

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Oui, je me désole de l’épouvante qui a saisi certains médias devant la montée de pensées qu’ils n’arrivent pas à identifier, tant elles divergent de l’idéologie dominante des trois dernières décennies. Des épurateurs risibles ont commencé à traquer ces déviationnistes. Or, en raréfiant la diversité idéologique, ils risquent de rendre notre vie intellectuelle irrespirable. Merci à Jacques Julliard d’avoir dénoncé, ce week-end dans le Figaro Vox, je cite « la tendance à la chasse à l’homme qui s’est instituée depuis quelques temps à gauche » et qui a visé successivement Alain Finkielkraut, Eric Zemmour, Michel Houellebecq et Michel Onfray. Il relève que l’opinion résiste à ces mises à l’index en faisant des triomphes de librairie à ces auteurs.

La présence des intellectuels non-conformistes dans le débat public est d’autant plus nécessaire que, comme le dit Julliard, « la politique bégaye ». Majorité et opposition confondues rechignent à prendre à bras le corps les grands débats qui troublent la société. Tandis que les médias, de leur côté, obnubilés par la politicaillerie traditionnelle, avec ses positionnements, son marketing électoral et ses petites phrases, guettent les « dérapages ».

Il régnait depuis quelques temps un manichéisme irrespirable , au nom duquel poser des questions aussi incontournables que la compatibilité de l’islam avec la laïcité, l’égalité des sexes ou la démocratie étaient devenues indécentes. D’où la gêne ressentie face à des penseurs algériens de l’envergure de Boualem Sansal ou Kamel Daoud, mieux informés et autrement plus pessimistes sur la question que la doxa journalistique nationale.

Face au chaos qui se répand au Moyen Orient et qui chasse vers nos rivages des centaines de milliers de personnes, nos dirigeants sont demeurés pendant quatre ans incertains de ce qu’il convenait de faire. Cela a contribué à susciter une angoisse dans la population qui n’a pas été justement appréciée et comprise.

Rien de décisif non plus n’a été entrepris pour enrayer la montée inexorable du chômage, responsable de la paupérisation d’un pourcentage très élevé de la population, et de sa relégation géographique et culturelle. Et on voudrait que les intellectuels se calment ?

Thibaudet relevait, il y a un siècle, que le progressisme dominant la vie politique, les idées anti-modernes avaient trouvé refuge dans la littérature . C’est le cas aujourd’hui, avec Houellebecq, Michel Onfray, Alain Finkielkraut, Régis Debray, Jean-Claude Michéa, Pierre-André Taguieff, Rémi Brague, Michèle Tribalat, Alexandra Laignel Lavastine, Jean-Pierre Le Goff et d’autres.

Alain Finkielkraut
Alain Finkielkraut Crédits : Finkielkraut - Radio France

Comment définir le sentiment anti-moderne ? Quelques pistes, piochées dans l’ouvrage fondateur d’Antoine Campagnon : une suspicion envers l’esprit de système, les abstractions et les utopies, coupées de la sanction du réel. C’est la leçon de Taine dans les Origines de la France contemporaine. La méfiance envers l’optimisme progressiste car lorsque le paradis sur terre promis tarde à se manifester, ses prophètes résistent mal à la tentation de l’y faire descendre de force, quitte à massacrer les récalcitrants. A l’idée que le monde idéal est à l’horizon, les anti-modernes opposent, depuis Baudelaire, leur pessimisme. Ce sont des « prophètes de malheur », qui « ont toujours raison en annonçant des catastrophes ». Les anti-modernes sont, en outre, persuadés que le Mal existe et que s’interdire de le combattre, c’est abandonner ses victimes à un sort injuste. « le bonheur des méchants, le malheur des justes », dit le terrible Joseph de Maistre.

Aujourd’hui à nouveau, des intellectuels anti-modernes ont pris le relai d’une classe politique déconsidérée. Ils ont été imposés dans le débat public par le public et on ne pourra pas faire comme s’ils n’avaient décidément aucune légitimité à y figurer.

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