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Pour la résurrection d'Emmanuel Berl

3 min
À retrouver dans l'émission

Tous les quinze ou vingt ans, on ressuscite Emmanuel Berl. De son vivant, déjà certains parvenaient parfois à le faire sortir de son lit pour écrire quelque chose - généralement à contre-temps, comme lorsque parut son livre, La fin de la III° République : on était justement en mai 1968... Et le public avait, comment dire, l’esprit ailleurs… Mais c’était toujours pour le faire témoigner se ressouvenir des gens importants qu’il avait cotoyés. Et jugez-en, Berl avait connu tout le monde et de près.

Henri Bergson , dont il était le neveu, corrigeait ses dissertations de philo. Proust lui écrivit d’interminables lettres, alors qu’il était dans les tranchées de la guerre de 14, pour le convaincre que l’amour n’était qu’une illusion. Il partagea une femme avec André Breton , un journal avec Drieu La Rochelle , une solide et durable amitié avec Malraux . Durant les années trente, en tant que directeur de Marianne, un hebdomadaire de gauche politico-littéraire, il avait fréquenté tout ce qui compte à Paris, déjeunant avec les politiques de tous les bords et chaque mercredi, en tête à tête, avec Georges Mandel.

En juin 1940, alors que le gouvernement est replié à Bordeaux, il travaille comme speech-writer pour… le maréchal Pétain. Provocation, pour cet intellectuel juif de gauche ? Ou réelle adhésion aux idées ultra-conservatrices de la Révolution nationale ? Reste que le futur chef de l’Etat français lui doit ses meilleurs éléments de langage. « Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal », et « la terre, elle, ne ment pas »...

Après un petit tour à Vichy, où il tente d’expliquer à Drieu pourquoi les Allemands ne peuvent pas gagner la guerre , il s’en va précipitamment. On lui signale qu’il est vraisemblablement recherché par la Gestapo. Après un détour par la Côte d’Azur, pour aller discuter de la situation avec Malraux, il part se terrer avec son épouse, la chanteuse Mireille, dans une petite ville de Corrèze. Là, pour se délasser, Berl écrit, sans note, une immense Histoire de l’Europe. Car ce diable d’homme était doté d’une mémoire phénoménale et d’une culture ahurissante.

Après la guerre, retiré de la vie politique et mondaine, il publie des chefs-d’œuvre : Sylvia, Présence des morts. Dans l’indifférence générale. On ne lui a pardonné ni ses discours pour Pétain, ni d’avoir été un fervent munichois.

Emmanuel Berl
Emmanuel Berl Crédits : Gallimard - Radio France

A la fin des années 60, un petit cénacle de jeunes gens passe ses soirées chez les Berl, au Palais-Royal. Parmi eux, un certain Patrick Modiano , qui y fait la connaissance de Françoise Hardy . Il lui écrira une chanson, Etonnez-moi, Benoît.

Pour tenter de tirer Berl du purgatoire où il végète, Modiano travaille à un livre d’entretiens. Interrogatoire, le livre, sort à la fin de 1976. Berl vient juste de mourir. Il n’assistera pas à sa résurrection car c’est à partir du livre de Modiano qu’on découvre enfin que Berl n’était pas seulement un témoin capital de la vie des autres, mais aussi un écrivain magnifique et un profond penseur. En 1992, c’est Jean d’Ormesson qui s’y colle, en publiant ses propres entretiens-souvenirs de Berl, Tant que vous penserez à moi.

Aujourd’hui, Henri Raczymow signe, chez Gallimard, Mélancolie d’Emmanuel Berl. Le grand mérite de Raczymow, c’est de livrer la clef psychologique de l’œuvre ou, dans un sens de l’absence d’œuvre de Berl – malgré les milliers de pages publiées un peu partout. Orphelin précoce, hanté par la culpabilité d’avoir usurpé la place d’un autre , son oncle maternel, Emmanuel Lange et de son cousin Henri Franck, morts tout deux prématurément, Berl était rongé par le sentiment d’être en trop. Du coup, il s’est défini par une soustraction.

En prime, en cadeau-bonus, je vous fais don de cette citation de Berl, pour vous donner envie de le lire : « Une jeune fille qui, devant un lac, pense, comme tant d’autres, vaguement et vainement à la mort, est-ce donc tout le bien que m’ait concédé cette terre, en quarante années ? Sans doute est-ce suffisant. » (Sylvia, p. 83) Mais j’aime aussi : « Mais la France veut le miracle. Et même, elle le veut tout le temps. Sans un minimum de modestie, un peuple cesse d’être gouvernable. » (Essais, p. 129)

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