LE DIRECT

Pour lutter contre le racisme, déconstruire les identités

4 min
À retrouver dans l'émission

Le sociologue Jean-Claude Kaufmann (Identités, la bombe à retardement), comme l’économiste Amartya Sen (Identité et Violence), ou l’écrivain Amin Maalouf (Les identités meurtrières), ne cessent de nous mettre en garde : la manie identitaire contemporaine a engendré de nouvelles formes d’ethnocentrisme , qui prennent des formes différentes du vieux racisme biologique, mais qui n’en sont pas moins explosives.

Pour quiconque dispose, comme c’est mon cas, d’une mémoire politique qui remonte disons jusqu’aux années 60, l’inflation du terme « d’identité », dans le langage quotidien, est frappante. A cette époque déjà lointaine et joyeusement subversive, les identifications étaient générationnelles, ou idéologiques , elles faisaient largement l’impasse sur des détails aussi anecdotiques que la couleur de peau, l’appartenance nationale ou la religion des parents. Nous proclamions ne pas être « contre les vieux, mais contre ce qui les a fait vieillir », cependant il existait une solidarité spontanée avec quiconque exhibait les signes d’appartenance à notre génération : je prenais toujours les chevelus en stop dans ma 2 CV, jamais les cravatés, porteurs d’attachés-cases…. Je savais que nous pourrions parler rock et révolution avec les premiers, de rien d’intéressant avec les autres.

Les grandes idéologies fournissaient un horizon de sens sur le fond duquel nous pouvions inscrire la cohérence de nos choix, de nos aventures individuelles ou collectives. Enfin, la stratification sociale, beaucoup plus visible qu’aujourd’hui, attribuait à chacun une place précise dans la pyramide. La lutte des classes n’était pas un vain mot, et il existait bien quelque chose comme une culture ouvrière et une culture bourgeoise, un accent faubourien et un autre en usage dans le XVI°. Aujourd’hui que le mode de vie des riches et celui des pauvres sont séparés par des années-lumières, tout le monde affiche la même tranquille désinvolture et on ne distingue plus le fils du bourge en capuche de l’enfant des cités.

Toutes ces appartenances collectives ont progressivement disparu. Elles ont été remplacées par le regain d’identités culturelles que nous jugions archaïques, parce qu’héritées et non pas choisies. Et la question de la couleur de la peau, que nous avions pu croire destinées à devenir aussi peu significative que celle des yeux ou des cheveux, est devenue un marqueur identitaire elle s’est mise à signifier une « culture », à renvoyer l’autre à une prétendue étrangeté, à une altérité fantasmatique. Or, les identités, qu’elles soient nationales, ethniques, culturelles, ou tout ce qu’on voudra, sont mensongères : elles se donnent comme un précieux héritage, à préserver contre les altérations dont l’autre les menacent, alors qu’elles sont toujours des « traditions inventées » et des aventures en cours.

Elles sont mensongères aussi, en ce qu’elles absolutisent et naturalisent, chez l’individu contemporain, une seule caractéristique pour le réclamer tout entier . Amin Maalouf a raison : aucun d’entre nous n’est seulement et absolument Français ou Algérien, Serbe ou Croate, Noir ou Blanc, catholique ou musulman, habitant de la cité Gagarine ou de celle des Framboises, supporter de l’OM, ou du PSG... Tous, nous avons plusieurs identités. « Nous sommes tous impliqués individuellement dans des identités de de types variés, selon le contexte », écrit Amartya Sen. Notre personnalité est le produit d’un « dosage particulier », comme dit Maalouf.

En outre, dans les grandes métropoles du XXI° siècle, nous sommes ou nous serons tous plus ou moins métisses – comme Barack Obama : les "identités" sont des mythes , des mythes dangereux, parce qu'elles encouragent la concurrence entre les victimes. Autant, en effet, il est possible de négocier sur la base des appartenances sociales, de discuter avec intelligence à partir de références idéologiques éloignées, autant les identités culturelles ou ethniques ne sont pas négociables. Leur affirmation véhémente ne peut déboucher que sur l’affrontement. On peut négocier ce que l’on a, non pas ce que l’on est.

La lutte contre le racisme, pour être radicale, ne doit-elle pas passer par la réhabilitation de l’individu libre, un individu dont on favorise la désaffiliation, afin qu’il reconnaisse en l’autre la même qualité qu’il possède en lui-même – la raison ? La lutte contre le racisme passe par un retour aux Lumières et la reconnaissance de l'individualité de chacun , et non par la reconnaissance et la promotion d’identités collectives socialement construites. C’est pourquoi nombre d’antiracistes, aujourd’hui, se trompent de combat.

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......