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Pourquoi je n'ai jamais fini la Recherche

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Chaque génération a ses raisons particulière de lire Proust . Léon Daudet, dont le frère, Lucien, était un ami très très intime de Marcel, et qui lui fit obtenir le Goncourt en 1919, disait : « vous êtes le Saint-Simon de la république salonnarde ». Ce monarchiste antidreyfusard prenait ses rêves pour des réalités. Il est troublant de constater que Proust publie Du côté de chez Swann en 1913. Année de créativité extraordinaire. Jugez-en : Alcools d’Apollinaire, La colline inspirée de Barrès, Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier, Barnabooth de Valéry Larbaud, pour s’en tenir à la littérature. On peut très bien chercher dans la Recherche un tableau de société – la splendeur et le déclin de l’aristocratie du faubourg Saint-Germain, un tombeau du « monde d’hier » non pas celui dépeint par Stefan Zweig, mais celui d’avant l’autre cataclysme – la Guerre de 14.

En ce qui me concerne, la première fois que j’ai tenté l’ascension de la Recherche du temps perdu, c’était en khâgne, à Lakanal. Lire Proust – en Livre de poche, ça va de soi. A cette époque, j’étais hypnotisé – je ne me souviens plus pourquoi - par Maurice Blanchot. Vous avez bien fait de ne pas l’abriter dans votre dictionnaires, les Enthoven. Ce qui m’amenait chez Proust, c’était l’absence, dimension blanchotienne par excellence. Ce motif récurrent, chez Prouts, de la nécessaire disparition des contextes pour que l’essentiel se manifeste enfin. C’est toujours sur fond de vide que la vérité des êtres et des choses apparaît au narrateur de la Recherche. Comme les « trois arbres », « détachés » du paysage lors de la descente vers Hudimesnil. D’où le reproche adressé par Proust à son époque. Elle a, dit-il, « la manie de ne montrer les choses qu’avec ce qui les entoure dans la réalité, et par là de supprimer l’essentiel, l’acte de l’esprit qui les isola d’elle » (Pléiade I, 645) Car la « véritable réalité » doit être « dégagée par l’esprit ». « Nous ne connaissons vraiment que ce que nous sommes obligés de recréer par la pensée ». Cette réalité supérieure nous est, en effet, « cachée par la vie de tous les jours ». (Pléiade II, 770)

La deuxième fois que j’ai échoué à aller jusqu’au bout de la Recherche, c’était dans la Pléiade, lors des années 80. Mes moyens s’étaient améliorés, vous voyez, et j’y cherchais la confirmation d’une théorie en vogue, selon laquelle l’amour n’était qu’une disposition de notre esprit, un « désir de rester amoureux » (I, 377), comme dit Proust, et le désir, une forme d’intransitivité. A l’ombre des jeunes filles en fleurs : « … en étant amoureux d’une femme, nous projetons simplement en elle un état de notre âme par conséquent l’important n’est pas la valeur de la femme, mais la profondeur de l’état. » (I, 833)

Vous relatez la fameuse colère de Proust contre le jeune Emmanuel Berl, venu confier au grand écrivain son bonheur d’avoir séduit sa Sylvia. « Il me dit qu’il craignait que Sylvie ne me fit beaucoup souffrir, maintenant qu’elle allait s’interposer entre moi et mon amour pour elle. » (Sylvia, p. 127) C’est pourquoi l’amour homosexuel lui paraît le plus authentique , parce que le plus décevant. Berl : « Il avait la conviction que seule l’homosexualité fait saisir dans sa dureté, dans sa pureté, la douloureuse évidence du vrai. » (Sylvia, p. 113) Proust confirme dans Sodome et Gomorrhe : « Pour des hommes comme M. de Charlus, (…) l’amour mutuel, en dehors des difficultés si grandes, parfois insurmontables, qu’il rencontre chez le commun des êtres, leur en ajoute de si spéciales, que ce qui est toujours très rare pour tout le monde, devient à leur égard à peu près impossible. » (II, 627) Plus c’est impossible, meilleur c’est. Proust révoltera Berl en lui affirmant que, dans l’intérêt de son amour, il eut mieux valu que Sylvia meure

Aujourd’hui, j’ai renoncé à relire Proust. Je suis trop occupé de déficits budgétaires, de flexisécurité et d’arcs de crise chiite… Mais si je devais conseiller aux jeunes gens disposant de loisirs de se lancer, à leur tour, dans la Recherche, je leur dirais qu’ils y trouveront un bréviaire de l’esprit français . Avec Montaigne, Pascal, Beaumarchais, Dumas, ou encore Debussy, Proust me paraît incarner au plus haut point la tournure spécifique d’une culture dont il faut admettre qu’elle a beaucoup brillé autrefois. Contrairement à Balzac ou Hugo, il n’a pas d’équivalent dans les autres patrimoines européens.

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