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Poutine, "impérial-nostalgique"

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L’Europe a abandonné la Norvège aux Russes. Le pays, riche de son pétrole, avait refusé l’adhésion à l’Union européenne. Mais lorsque son gouvernement a commis la bêtise de réduire drastiquement sa production et de cesser ses exportations de pétrole, Berlin, Londres et Paris ont décidé de sacrifier Oslo, plutôt que Riga ou Tallin, sur lesquels louchaitle président russe. Celui-ci a donc décidé d’occuper le pays afin de rouvrir de force le robinet à pétrole . Une partie de la population norvégienne s’accommode de la situation. Des collaborateurs ont noué avec les oligarques des relations juteuses. D’autres, dans la clandestinité, résistent activement. Scénario connu… Oui, scénario, car il s’agit, vous l’aviez deviné, d’une fiction , une série coproduite en ce moment par Arte, et Yellow Bird – cette société de production suédoise à qui l’on doit l’adaptation de Millenium. L’auteur de la série est le célèbre auteur de polars norvégien, Jo Nesbo, créateur du policier Harry Hole, qu’on présente souvent comme le successeur du maître suédois Henning Mankell.

La série Occupied sera diffusée par Arte à partir de la fin de l’année prochaine. Mais combien fallait-il que notre perception de la Russie ait changé pour qu’une histoire impliquant l’occupation d’un pays européen par Moscou puisse acquérir une once de crédibilité !

Le dépeçage de la Géorgie , amputée de deux provinces en 2008, est passé relativement inaperçu en Europe. C’est loin, la Géorgie ! Et les torts apparaissaient partagés. Mais l’Ukraine est en Europe. Et ce pays a fait l’objet d’une violation de son intégrité territoriale, d’une attaque menée, selon la politologue Françoise Thom, « selon les règles d’action du KGB : agir dans l’ombre, rester dans les coulisses tout en actionnant des marionnettes locales, mentir sans relâche et effrontément à la face du monde, placer l’adversaire devant le fait accompli. » (« Poutine, l’heure de vérité », revue Commentaire, automne 2014).

Vous qualifiez le projet de Vladimir Poutine « d’impérial-nostalgique ». Il s’agit de remplacer l’ancien empire soviétique par une « sorte de stalinisme chrétien orthodoxe ». Un pouvoir fort, appuyé par les catégories sociales dépendantes de l’Etat, exaltées par un nationalisme revanchard et révisionniste, béni par l’Eglise orthodoxe. Un pouvoir mû par la volonté de rendre sa fierté à un peuple qui a le sentiment, justifié, de n’avoir pas été traité avec la dignité qu’il mérite, de n’avoir pas été remercié d’avoir débarrassé l’humanité de la dangereuse utopie marxiste-léniniste.

Le projet eurasien a remplacé l’internationalisme prolétarien , dont Staline et ses successeurs avaient fait un outil utile au service de la puissance de l’Etat soviétique. Mais par la Révolution du Maidan, à Kiev, l’Ukraine s’est débarrassée d’un pouvoir qui était non seulement corrompu jusqu’à la moelle, celui de l’oligarque en chef Yanoukovitch, mais phagocyté par la Russie. Je cite à nouveau Françoise Thom : « Au sommet de l’Etat, toutes les administrations qui comptaient étaient infiltrées par des agents russes, voire téléguidés par eux. » Or, comme vous l’écrivez, Andréï Gratchev, dans votre formidable bouquin, « Le passé de la Russie est imprévisible », sans Ukraine, le projet eurasien est mort-né.

Pour l’instant, le tsar Poutine jouit dans son pays d’une popularité que peuvent lui envier non seulement notre malheureux François Hollande, mais aussi Barack Obama, et même Angela Merkel… Mais la « doctrine Poutine », ou – je vous cite – « le droit autoproclamé de Moscou de limiter à sa guise la souveraineté d’autres Etats, par la force et en y envoyant même des troupes, en violation du droit international », a pour effet d’inquiéter tous les voisins de la Russie, de lui aliéner « pour plusieurs générations le peuple ukrainien », de rendre méfiants jusqu’au Biélarus (qu’on peut difficilement taxer de sous-marin occidental) et au Kazakhstan. Et l’Europe, qui considérait la Russie comme un partenaire difficile, mais incontournable, se rebiffe. Comment traiter avec le chef d’un Etat surarmé, qui s’amusant à paraphraser Al Capone, déclarait tout récemment : « On peut obtenir beaucoup plus avec un mot poli et une arme qu’avec seulement un mot poli »…

Faut-il s’en accommoder ou miser sur son renversement par une classe moyenne russe éduquée qui supporte de plus en plus mal d’être entraînée loin de l’Europe par des néo-slavophiles qui pensent le monde interdépendant du XXI ° siècle avec les outils conceptuels du XIX° ? Que faut-il faire de la Russie ? La contenir comme au temps de la guerre froide ? Tenter d’amadouer son imprévisible tsar ?

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