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Prix littéraires et démocratie directe

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Dans son fameux texte de 1950, « La littérature à l’estomac », Julien Gracq, qui est probablement le plus grand écrivain français de la seconde moitié du XX° siècle, se moquait des prix littéraires. Il les comparait à ces « pièces de vingt sous » que des touristes sadiques jetaient dans le bassin de Saint-Nazaire, pour appâter les enfants pauvres afin qu’ils plongent à leur poursuite. On « appâte avec n’importe quoi ces « écrivains » dressés de naissance sur leur train de derrière », écrivait-il.

Toujours dans « la littérature à l’estomac », Gracq comparait notre passion nationale pour les écrivains à la Bourse et à la politique il anticipait sur son époque, en prévoyant le phénomène du fan-club et la transformation de l’écrivain en vedette.

La « bourse des valeurs » donc, parce que nos écrivains ont chacun leur cote, que celle-ci fluctue sans cesse et qu’il est de bon ton d’en être précocement informé comme s’il fallait « vendre » avant la baisse. Et Gracq de citer les cas de « krach posthumes en littérature », comme celui de Béranger. Adulé de son vivant comme le rival de Chateaubriand, oublié sitôt disparu. Je prends les paris pour certains de nos contemporains… La Bourse encore, parce que le Français de cette époque « se classait » encore à travers sa manière de parler littérature, de réagir à certains noms d’auteurs . La distinction, disait Bourdieu, dont les références dataient de cette époque. Aujourd’hui, c’est par les marques qu’on arbore qu’on se « distingue ». Une autre époque…

La politique, parce que – je cite Julien Gracq – « le public français sait, lui, que sa destination de naissance est d’élire des Présidents de la République des Lettres . De là, cette cuisine parlementaire, ces jalousies, ces intrigues de sérail, ces manœuvres de couloirs, ces débauchages de clientèle, ces débinages journalistiques, ces scrutins à double fond, ce cursus honorum plein de pièges et de détours, qui rendent la vie littéraire si bassement excitante. » (24) Plus loin, il parle « d’électoralisation de la littérature »… (49) Et il faut se souvenir qu’à cette époque, nos présidents de la République n’étaient pas élus directement, par le peuple, mais indirectement, par un collège de grands électeurs. Le public assistait en spectateur aux jeux de coulisses et aux marchandages entre partis et groupes d’influence.

N’en va-t-il pas de même pour la littérature ? Les jurés des prix littéraires prennent sur eux de désigner le Grand Ecrivain de l’année, chacun selon les critères qui lui sont propres, alors que le public, tout-puissant dans tous les domaines aujourd’hui, aimerait bien donner son avis. Je trouve intéressant l’avis de Sylvie Ducas , qui a publié une étude sur les prix littéraires (La Littérature, à quel(s) prix ? La découverte). Elle faisait tout récemment observer, lors d’un dialogue avec vous, Pierre Assouline, la montée en puissance des prix littéraires décernés par des jurys de lecteurs et de libraires . Cela devrait nous amener à une réflexion sur l’expertise littéraire disait-elle. Parce que « leurs palmarès ne sont pas indécents. On trouve le même taux d’erreur que dans les prix traditionnels. »

Dans l’après-68, les prix et les jurys littéraires ont été fortement contestés – on refusait la « sélection ». Hervé Bazin est réputé avoir sauvé le Goncourt, en réformant les critères et les procédures. A notre époque démocratique, alors qu’on nous fait suffisamment confiance pour nous laisser désigner nous-même le président de la République, avons-nous encore besoin de jurés de Prix littéraires pour nous indiquer ce qui mérite d’être lu ?

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