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Quand les économistes se prennent pour des prophètes

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Les professionnels de la profession nous serinent depuis maintenant trois ans qu’au sortir de cette crise, rien ne sera plus comme avant. De lents mouvements de plaques tectoniques à l’œuvre dans nos économies depuis des décennies, allaient enfin révéler le fruit de leur travail de sape, selon Jacques Attali et il fallait s’attendre à de gigantesques tremblements de terre, projetant à la dérive des continents entiers. La plupart en tous cas l’affirmaient : on allait voir ce qu’on allait voir le monde allait changer de base.

On se serait cru revenu en 1938, lorsque Roger Caillois croyait pouvoir prophétiser « le vent d’hiver » dans la NRF. Souvenez-vous de ce texte magnifique et terrifiant, oscillant entre nietzschéisme d’époque et darwinisme social : « Le temps n’est plus à la clémence. Il s’élève dans le monde un grand vent de subversion, un vent froid, rigoureux, arctique, de ces vents meurtriers et si salubres, qui tuent les délicats… Il se fait alors dans la nature un nettoyage muet, lent, sans recours… »

Depuis trois ans, c’est le style dans lequel s’expriment certains économistes. « Repentez-vous, la fin du monde est proche »…

Les moins pessimistes prévoyaient, comme Nouriel Roubini, un effondrement du dollar. Le monde entier, qui détient la moitié de la vertigineuse dette publique américaine, allait s’en détourner depuis que celle-ci a atteint le seuil fatidique de 100 % de PIB, avec près de 15 000 milliards de dollars. Le billet vert allait perdre toute valeur. Les Chinois qui en détiennent 2 000 milliards à eux tous seuls n’accepteraient pas de voir le fruit de leur travail ainsi dilapidé. Il s’ensuivrait de dangereuses tensions entre les deux principales puissances de la planète. Certains prédisaient, en tous cas, le remplacement du billet vert comme monnaie de réserve mondiale par l’euro, le yuan, ou encore, comme Jospeh Stiglitz, par un Système Global de Réserve. On n’a rien vu de tout cela.

Pour d’autres encore, à coup de « mesures non conventionnelles », de rachats de Bons du Trésor par la Fed, cet ultime rempart du système financier mondial allait être lui-même emporté elle était promise à la faillite.

Pas la peine d’insister sur le sort fatal que les pessimistes réservent à l’euro. On en débat tous les jours. Le Financial Times promet d’ailleurs l’éclatement la monnaie européenne depuis plus de deux ans.

D’autres Cassandres nous annoncent, comme Michael Boskin, que l’Etat-providence, ultime bouée de secours, est lui-même sur le point de s’effondrer, en particulier dans notre Europe trop généreuse et vieillissante.

Et puis bien sûr, il y a les annonciateurs de la fin du capitalisme. A la manière des horloges arrêtées qui donnent l’heure exacte deux fois par jour, ils sont sur le point d’avoir raison à chaque crise qui secoue un système qui, précisément, vit de ses crises.

Mais vous-même, Paul Jorion, vous écriviez en conclusion d’un article remarqué dans la revue « Le Débat » il y a juste deux ans : « Les soubresauts du moribond se poursuivront quelques temps… Quand aura succédé au système capitaliste celui destiné à prendre sa suite, la succession… sera perçue comme le triomphe de la Raison : l’évacuation sans gloire d’une classe corrompue, terrassée par ses propres outrances. » Vous y croyez encore ?

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