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Quand les militaires s'instituent tuteurs du pouvoir

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La mosquée ou la caserne ? Cruel dilemme ! Mais il faut bien garder en tête que l’encadrement des processus de transition démocratique par les forces armées n’est pas une spécialité égyptienne. Dans un pays soumis à une longue dictature, où l’effondrement de la tête semble menacer de paralysie le corps social tout entier, il est classique que l’armée, corps social homogène et hiérarchique, disposant qui plus est de la force, joue sa propre carte. C’est d’autant plus fréquent dans les situations historiques où ce sont les hommes des casernes qui donnent le coup de grâce au régime en place, comme ce fut le cas en Egypte.

L’armée a été au pouvoir de manière ininterrompue, au Caire, depuis le renversement du roi Farouk, en 1952 . Elle n’a lâché Moubarak, ancien commandant de l’Armée de l’air, que parce qu’elle redoutait la montée en puissance, autour de Gamal Moubarak, l’héritier présomptif, d’un groupe de capitalistes d’Etat, qui lui faisait de l’ombre. Aujourd’hui, le Conseil suprême des forces armées dissout le Parlement, afin de garder le contrôle de la rédaction d’une nouvelle Constitution. Il annonce que le nouveau président élu, surtout s’il s’agit du candidat des Frères Musulmans, Mohamed Morsi, n’exercera que des pouvoirs limités, durant une période elle aussi limitée. Il s’agit bien d’un « coup d’Etat déguisé », comme le disent les islamistes, vainqueurs des élections.

Une chercheuse de l’Arab Reform Initiative, Virginie Collombier , vient de publier une étude très intéressante consacrée au rôle joué par les militaires dans la vie politique en Algérie, au Pakistan et en Turquie et sur les équilibres institutionnels périlleux qui en ont résulté. Très instructif.

En Algérie , l’armée a exercé directement le pouvoir à partir du coup d’Etat mené par le colonel Boumediene en juin 1965. Par la suite, un Haut conseil de sécurité, formé d’officiers supérieurs, a aussi dirigé le pays à partir de l’annulation des élections, remportées par les islamistes en 1991. L’élection du président de la République est « dans les faits contrôlés par les militaires ».

Au Pakistan , civils et militaires se disputent le pouvoir depuis la création de l’Etat, en 1947. Tantôt, les militaires portent, par un coup d’Etat, l’un d’eux au pouvoir, comme le général Ayub Khan, en 1958, Yahya Khan, en 1969, le général Zia ul-Haq, en 1977, le général Musharaf en 1999. Tantôt, les civils parviennent à renverser la tendance, comme Benazir Bhutto, en 1988. Mais c’est en offrant aux militaires des garanties suffisantes pour que l’armée ne se sente pas menacée de son écartement du pouvoir. Et jusqu’à ce jour, un Conseil national de sécurité conserve d’importantes prérogatives politiques.

En Turquie , l’armée s’est emparée du pouvoir à trois reprises : en 1960, 71 et 80. Un Conseil de sécurité nationale, dirigé par les chefs d’états-majors, s’est érigé en tuteur du gouvernement civil. Ce n’est que tout récemment, juillet 2011, que l’AKP, solidement installée au pouvoir, est parvenue à marginaliser ces militaires, qui voulaient se porter garant, face au gouvernement islamiste, de la laïcité du pouvoir.

Qu’est-ce que cela prouve ? Que lors des processus de démocratisation, il n’est pas rare de voir des militaires tenter d’encadrer un gouvernement démocratiquement élu, voire de le dominer complètement lorsqu’il ne lui inspire pas confiance. Que ceux-ci n’acceptent d’abandonner ce pouvoir qu’en échange de « garanties de sortie » : larges marges d’autonomie, immunité judiciaire devant les tribunaux civils, droit de regard sur la politique de sécurité.

S’agit-il d’une caractéristique des pays musulmans, où les partis islamistes auraient tendance à confondre la religion et la politique et où les militaires agiraient comme « tuteurs » des civils ? Ce serait oublier qu’en Europe même, la Révolution portugaise des Œillets de 1974 a été déclenchée par un groupe d’officiers démocrates. Et pendant plusieurs mois, le régime civil issu des premières élections libres a dû cohabiter avec le Mouvement des forces armées. Mais à partir du moment où la démocratie trouve son rythme de croisière, on attend des militaires qu’ils veuillent bien renoncer au système de double pouvoir et réintégrer pacifiquement leurs casernes…

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