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Que reste-t-il de l'esprit du 11 janvier ?

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Des énormes manifestations de janvier dernier, « inédites en temps de paix », comme l’ont fait remarquer les historiens, on a d’abord pensé qu’elles allaient marquer une césure. Une immense émotion collective, imprévisible et spontanée, avait eu lieu. Des valeurs, telles que la laïcité, la liberté d’expression, la légitimité de la présence des Juifs dans la République, qui paraissaient aller de soi, la veille, avaient été mises en péril. Quatre millions de Français, de toute opinion, étaient descendus dans les rues pour faire barrage de leurs corps.

On ne pourrait pas faire comme si rien ne s’était passé. Ce serait un de ces moments fondateurs comparables à la Fête de Fédération du 14 juillet 1790 ou de la descente victorieuse des Champs Elysées le 26 août 1944. « L’évènement-monstre », comme l’a désigné Pierre Nora, était censé marquer un tournant dans l’histoire du pays.

Ainsi Régis Debray, dans l’hebdo Le Un, convoquait Toynbee – challenge and response – pour estimer que le choc allait « réveiller » le pays. « Toutes les civilisations sortent de l’engourdissement en résistant à des chocs extérieurs , comme la Grèce antique face à la Perse », disait Debray, qui analysait donc, l’affaire à chaud, comme un choc de civilisation – avec le salafisme djihadiste.

Mais bientôt, en avril, dans une interview au quotidien L’Opinion, Marcel Gauchet relevait avec étonnement : « tout se passe comme si rien ne s’était passé ». « C’est un évènement qui a été exceptionnel par l’intensité d’affect, de commentaire, de mobilisation et qui s’est évanoui comme s’il n’avait jamais eu lieu, sans laisser de trace profonde. »

L’explication qu’en donne le philosophe de la modernité en tant que « sortie de la religion » en vaut bien d’autres. A ses yeux, c’est parce que la cause des attentats demeure incompréhensible aux publics européens qu’ils ont renoncé à y réfléchir. Nos pays européens seraient, en effet, si radicalement sortis de la religion – au sens d’organisation de la société par le théologico-politique - qu’ils seraient « incapables de comprendre des comportements procédant de motivations religieuses ».

C’est pourquoi l’analyse de l’évènement a révélé une profonde césure chez les intellectuels. Vous avez ceux qui estiment qu’il faut prendre les croyances au sérieux et les terroristes aux mots : c’est pour « venger le prophète » qu’ils ont assassiné les dessinateurs de Charlie Hebdo. Le défi qui nous est lancé a la même origine que la terreur qui s’est abattue sur les peuples de Syrie, d’Irak et de Libye, avec Daech : le djihadisme une lecture littérale de l’islam, impliquant le retour aux modes de vie du VII° siècle et la répression brutale de tous ceux, musulmans ou pas, qui refusent cette impossible régression. Conclusion : il faut combattre ce nouveau totalitarisme.

Mais pour d’autres, l’islam n’est qu’un prétexte, un leurre. Ils analysent le problème en termes socio-économiques : l’islamisme n’est que le mode d’expression choisi par des populations discriminées et reléguées pour faire entendre une revendication sociale . Comme les émeutes de banlieue de 2005. Les réponses sont donc économiques et sociales.

On le voit, l’unanimité de janvier dernier n’était qu’une apparence. Des essayistes sont même venus jeter l’opprobre sur ces manifestations, tentant de culpabiliser non pas les auteurs des crimes, mais ceux que leur horreur avait révoltés.

D’autres ou les mêmes plaident pour une laïcité renégociée à la baisse ou s’appliquant inégalement sur l’ensemble du territoire. En face, on assiste à un durcissement du camp laïc. Ce qui est frappant, c’est que clivage subvertit celui qui sépare le camp de la droite de celui de la gauche. Mais n’est-ce pas désormais le cas face à bien des problèmes essentiels, comme l’intégration européenne… ou les réformes du Code du travail ?

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