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Que restera-t-il de nos "grands hommes" ?

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Une métamorphose s’est produite au cours du XVIII°, sous l’influence des Lumières. La figure du grand homme a pris la place du « grand » tout court. Dans un chapitre des Lieux de mémoire consacré aux « morts illustres », l’historien Jean-Claude Bonnet montrait comment le genre littéraire de l’oraison funèbre était tombé en désuétude au siècle des « philosophes », pour être remplacé par celui de l’éloge du grand homme – mis au concours par l’Académie française. L’oraison funèbre comportait nécessairement une dimension religieuse.

Prononcée à l’occasion des funérailles d’un roi, d’un prince, ou d’un grand capitaine, l'oraison funèbre avait moins pour fonction de célébrer ses mérites que de rappeler aux vivants assemblées la « ruine fatale de toute entreprise humaine », le silence éternel auquel est promise toute destinée terrestre, aussi illustre et éclatante eût-elle été. L’oraison équivalait à une pierre tombale elle refermait l’aventure d’une vie.

L’éloge, au contraire , selon Bonnet, « accrédite l’idée d’un temps linéaire et cumulatif ». Elle est en résonnance avec l’idée de progrès : les conquêtes de l’esprit, que l’on doit aux grands hommes, contribuent à éclairer et à émanciper l’humanité. Mais surtout elle consacre la victoire du mérite sur la naissance . Elle annonce l’ouverture des carrières aux roturiers.

La mode de l’éloge fleurit pendant la Révolution. Robespierre fit celui de Gresset, Marat celui de Montesquieu, Laclos de Vauban, Mirabeau de Quesnay, Mme de Staël de Guibert. Le genre prend un aspect civique. S’inspirant du fameux « éloge des morts » de Périclès relaté dans le Livre II de La Guerre du Péloponnèse, il est destiné à évoquer les « témoins de la continuité nationale », pour parler le langage d’André Malraux.

Dans un autre volume des mêmes Lieux de mémoire, Mona Ozouf consacrait un chapitre au Panthéon. Elle relève que l’idée d’affecter un monument à la sépulture des grands hommes est bien antérieure à la Révolution. Mais c’est à la mort de Mirabeau, en avril 1791, que s’impose l’idée de consacrer l’église Sainte-Geneviève à la sépulture des grands hommes. Sans doute voulait-on rivaliser avec Westminster.

Or l’église de Sainte-Geneviève , dont la construction avait été décidée par Louis XV venait à peine d’être enfin achevée. La Constituante désigne Antoine Quatremère de Quincy pour transformer l’église en Panthéon. Il en fera l’antithèse de la nécropole royale de Saint-Denis . Il refuse le mausolée – les grands hommes sont immortels – et consacre la crypte aux tombeaux, afin de bannir « toute représentation de la mort de la partie émergée du bâtiment. » Il mure les fenêtres et adopte la coupole la verre dépoli, car « la lumière indirecte est alors réputée sublime », écrit Mona Ozouf, qui ajoute : « la demeure des grands hommes est devenue un espace replié sur lui-même, clos, sévère et grandiose, dont toute l’animation est confiée à la statue. » Car « la charge légitimante appartient ici aux bustes, non aux cendres. »

Le Panthéon devait être dans l’esprit de ses concepteurs un lieu dédié aux grandes figures de la Révolution et à leurs inspirateur s – Descartes, Voltaire, Rousseau. Un espèce de temple du culte républicain. Très vite, les péripéties révolutionnaires imposent des purges : Mirabeau est dépanthéonisé lorsque Marat y fait son entrée. Il en sera exclu à son tour quelques années plus tard.

On sait la suite de l’histoire de ce bâtiment, ballotté au fil des régimes entre la restitution au culte catholique (sous la Restauration et le Second Empire), et l’affectation à un culte laïc et républicain, provisoirement sous la monarchie de Juillet, définitive sous la III° République. Commence alors l’histoire de ce qu’André Billy a surnommé « l’Ecole Normale des morts » en référence à la rue d’Ulm, toute proche. Le Panthéon devient le « musée d’histoire de la III° République ». Mona Ozouf souligne que le choix des élus se voulait « œcuménique » et « non conflictuel ».

Mais que le dernier mot revienne à Marat lui-même : « Je ne m’arrête pas ici au ridicule qu’offre une assemblée d’hommes bas-rempants , vils et ineptes, se constituant en juges d’immortalité. Comment ont-ils la bêtise de croire que la génération présente et les races futures souscriront à leurs décrets ? »

Oui, quelle assurance avons-nous que les hommes que nous croyons grands aujourd’hui seront tenus pour tels par ceux qui nous succéderons en ces lieux ?

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