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A quel degré faut-il entendre le rap ?

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Finalement, depuis quarante ans, c’est toujours la même histoire qui se renouvelle. Les courants musicaux majeurs de la culture-jeune française proviennent d’une appropriation locale, plus ou moins réussie, de phénomènes nés outre-Atlantique. De notre Johnny Hallyday national se prenant pour Elvis Presley à Lionel D, déguisé en pseudo-membre de Public Enemy, par un chef de produit de CBS (alors que NTM fera bien mieux l’affaire), tout ce qui est nouveau est transposé de là-bas. Avec un fameux risque de falsification, de détournement par les petits malins du marketing des industries musicales. Mais ce qui est intéressant, c’est la manière dont on s’approprie les styles de vie qui vont avec ses sons venus d’ailleurs, ce qu’on y projette, bref comment prend la sauce .

Au départ de cette histoire, que vous reconstituez avec toute la distance critique du sociologue, mais la compétence de l’amateur du genre,Karim Hammou, vous pointez la conjonction de trois innovations majeures du début des années 80. D’une part, les besoins musicaux du dance floor , celui des grands paquebots de nuit, Studio 54 et Palace parisien : on y plébiscite les musiques funky, autrement plus dansantes que la new wave, le rock de l’époque, particulièrement glacial. Deuxio, le phénomène des radios libres : Sidney sur Radio 7, Dee Nasty sur Radio Nova des espaces se dégagent pour des courants musicaux alternatifs, minoritaires. Certes, les grands réseaux commerciaux vont préférer le format MOR « middle-of-the-road », mais enfin des espaces se dégagent pour les marges. Enfin, il y a le vidéoclip , ces illustrations visuelles qui deviennent inévitables pour accompagner le lancement d’un disque, prolonger un concept musical par des images associées.

Et puis surtout, il y a le développement des DJs . Autrefois simples passeurs de disques, certains d’entre eux se muent alors en « bricoleurs de sons », comme vous dites. Comme à New York, d’où cette culture est partie, on apprend à manipuler, à la main, deux platines à la fois, pour obtenir le breakbeat . Le sommet du genre étant atteint très tôt par Grandmaster DST sur le morceau « Rock it » de Herbie Hancock. Mais le rap naît aussi de ces invitations à la fête que lançaient, micros en main, les « maîtres de cérémonie » de Jamaïque.

Mais le plus intéressant, dans cette histoire, c’est le jeu ambigu que joue ce milieu, entre la banlieue – où il est assigné – et le show business, qu’il est censé contester. L’assimilation entre le rap et la tarte à la crème médiatique du « malaise des banlieues » , qui devient lancinante à partir des émeutes de Vaulx-en-Velin en 1990, semble donner lieu, à bien vous suivre, à une espèce malentendu : puisque les journalistes veulent absolument voir dans le rap l’expression privilégiée du dit malaise, hé bien, on va leur en donner… C’est la logique du hard core, de Joey Starr à Kool Shen, dont les textes et l’attitude sont autant de bras d’honneurs aux institutions, à la police, à la société environnante.

Mais ces provocations ne doivent pas faire oublier les textes de rappeurs plus authentiquement politiques , parce qu’ils refusent, justement les clichés véhiculés sur la « banlieue » et cherchent à leur opposer une chronique beaucoup plus précise de la réalité sociale dans laquelle ils évoluent. On pense à IAM.

Reste l’ambiguïté : comment peut-on en même temps prétendre redresser l’image négative du « jeune de banlieue », « révolté parce qu’inadapté », selon un commentateur d’extrême droite, et tout en endossant les stéréotypes du « djeune », largement fabriqué par des marchands de disques et des marchands de baskets ?

Les rappeurs bling bling, mêlant l’insulte sexiste et homophobe à l’exhibition de chaînes en or, affalés entre des bimbos blasées et siliconées, donnent une image du rap assez pathétique. Heureusement, en France, nous sommes devenus trop pauvres pour nous les offrir…

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