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A quel jeu joue Ennahda ?

3 min
À retrouver dans l'émission

La Tunisie est-elle engagée dans une transition vers la démocratie, ou menacée d’une dictature religieuse ?

Dans l’Assemblée constituante, élue en octobre dernier, dominent les islamistes modérés de Ennahda . Longtemps, ils ont paru incarner une voie moyenne entre les aspirations modernistes des élites éduquées et un islam conservateur, mais converti à la démocratie. Pour l’emporter, Ennahda a promis que l’imposition de la charia ne figurait pas à son programme et qu’il tirerait son inspiration de l’AKP turque. Pourtant aussitôt élue l’Assemblée nationale constituante, on a vu Ennahda tenter d’introduire en bloc ou en détail des éléments de la charia dans le texte de la future constitution , quand bien même ils entrent en contradiction avec le Code du Statut Personnel. Or, c’est ce texte qui a donné aux femmes tunisiennes une égalité des droits sans précédent dans le monde arabe.

Le ministère de l’intérieur n’a pas hésité à accréditer des groupes islamistes cherchant à imposer, dans l’espace public, ce qu’ils considèrent comme la « décence islamique », traquant et frappant les étudiantes dont la tenue était considérée comme « inappropriée ».

Mais le plus inquiétant, c’est la faiblesse des réactions du gouvernement face au climat de violence que tente d’imposer à la Tunisie démocratique une minorité agissante de salafistes. Le pouvoir les a laissés s’emparer d’environ 400 lieux de culte, soit environ 10 % du total des 5 000 mosquées du pays ; ils y prônent un islam vindicatif et menaçant. Un groupuscule salafiste a terrorisé étudiants et professeurs de l’université de la Manouba, à l’ouest de Tunis. Entre novembre 2011 et mars dernier, sous prétexte de permettre aux étudiantes portant le niqab de participer aux examens et d’obtenir des lieux de prière au sein de l’université, le recteur et le doyen ont été séquestrés et molestés.

Dans plusieurs villes du pays, notamment à Ben Guerdane et Jendouba, les locaux de l’Union Générale du Travail Tunisienne, la grande centrale syndicale, ont été attaqués et incendiés . Le gouvernement a toléré que soient repris des slogans antisémites et des appels à la guerre sainte, par les milliers de participants à la fête du parti Ansar al Charia, le 20 mai à Kairouan.

Et puis, il y a eu, cette semaine, la descente des « barbus » dans une exposition de peinture , au palais El Abdellia de La Marsa, exigeant le retrait de toiles qui osaient, en effet, les prendre pour cibles. Au lieu de défendre la liberté d’expression menacée, le gouvernement, en la personne du ministre des Affaires religieuses a justifié de fait les islamistes, dénonçant non leur action de commando, mais « les atteintes aux bonnes mœurs » commises par les artistes. On a appris ensuite que le palais a été fermé par les autorités et que l’association organisatrice, le Printemps des arts, sera poursuivie en justice.

Les députés d’Ennahda comptent profiter du climat malsain autour de cette affaire pour introduire dans la nouvelle Constitution un article prévoyant des condamnations pour « atteinte au sacré » .

Dans son dernier ouvrage, « La tragédie de l’islam moderne », le professeur tunisien Hamadi Redissi consacre un chapitre à cette question du sacré, dans l’islam. « Le sacré est double. D’un côté, il est pur et dispense faste et fortune de l’autre, il est impur : néfaste, il produit malheurs et maladies. » Le mot arabe haram rend bien compte de cette double nature. Mais, mettait en garde Hamadi Redissi, « le sacré au quotidien ne se négocie pas. Qui pourrait instiller le doute sur les fausses divinités de l’islam ou prétendre que le pur et l’impur sont établis par convention ou par coutume ? »

Le programme de la modernité démocratique comporte nécessairement une désacralisation des symboles religieux. La Tunisie, qui avait précédé tout le monde arabe dans cette modernisation, est-elle menacée de faire machine arrière , malgré sa révolution ?

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