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Quelle gauche ?

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La gauche est donc revenue au pouvoir en France, dix ans après la défaite du premier ministre Lionel Jospin en 2002. La presse européenne dans son ensemble s’interroge sur le sens de cette alternance. Quelle sorte de gauche incarne donc ce Monsieur Hollande ?

Difficile à dire, car c’est un pragmatique et non un idéologue , écrit Mathieu von Rohr, dans le Spiegel. « Il est très improbable qu’il se révèle être un de ces socialistes accros à la dépense publique », poursuit-il, et c’est pourquoi « il va décevoir nombre de ses supporters . Il sera en effet, le président d’un pays économiquement malade, qui n’a pas équilibré son budget depuis 1974 et qui, avec presque 57 % du PIB, a le plus haut niveau de dépenses publiques de toute la zone euro. Qui plus est, le chômage y tourne autour de 10 % et il y a une génération entière de d’enfants d’immigrés qui a grandi dans des banlieues-ghettos pratiquement sans rapport avec le marché du travail. »

François Hollande se définit comme un social-démocrate , écrit de son côté le Frankfurter Rundschau. Et ce n’est pas ça qui va gêner Angela Merkel : elle a gouverné l’Allemagne en coalition avec les sociaux-démocrates du SPD entre 2005 et 2009 elle aussi est une pragmatique. Mais la chancelière a d’emblée posé ses lignes rouges : « Il n’est pas possible de renégocier le pacte budgétaire », a déclaré hier son porte-parole.

Mais la vraie question qu’on doit se poser, c’est celle de l’identité de la social-démocratie dans la France du début du XXI° siècle. Car enfin, le PS français actuel a été fondé, en 1971, dans le rejet explicite de la social-démocratie. Il n’y avait guère que Mauroy pour oser s’en réclamer. Qui dit social-démocratie dit syndicalisme relativement unifié et puissant – nous avons, nous, huit centrales représentant à peine 8 % des salariés. Qui dit social-démocratie dit Etat-providence aux prestations égalitaires et universelles : le nôtre est morcelé, éclaté entre les clientèles de mille petits corporatismes. Et surtout, il n’est plus financé.

Dans *The Righteous Mind: Why Good People Are Divided by Politics and Religion , Jonathan Haidt* , un universitaire américain,écrit que la gauche occidentale est en crise parce que, sur les 5 valeurs qui sont communes à toutes les cultures de l’humanité, elle n’en prend plus à son compte que 2 : la justice , le fait de traiter l’autre dans un esprit d’égalité et le « care »,** le soin, le souci et la protection d’autrui contre le mal. Bref, elle n’est sensible qu’à l’injustice et à la souffrance.

Il lui en manque trois autres d’après ce spécialiste de morale et de psychologie sociale : la loyauté envers le groupe d’appartenance – famille, nation ou sentiment de classe le respect de la tradition et de l’autorité légitime – elle cultive la dérision ; et enfin le sacré au sens des dimensions spirituelles aux termes desquelles la vie a un sens plus élevé que la pure course au profit et au plaisir. On a pu observer, ces derniers temps, les efforts conceptuels déployés par Vincent Peillon pour restaurer un "sacré républicain". D'après Jonathan Haidt, la gauche a dévié de sa trajectoire depuis qu’avec les baby-boomers - dont Bill Clinton fut l’incarnation -, elle s’est mise à la remorque du gauchisme culturel post-sixties .

Et cela nous ramène aux critiques actuellement formulées par la Gauche populaire dans des termes qui rappellent ceux de Jean-Pierre Le Goff, dans son livre « la gauche à l’épreuve du réel » et surtout de Laurent Bouvet dans « le sens du peuple ».

En 1983, après avoir dû faire son deuil d’une stratégie économique qui avait échoué, le PS au pouvoir a masqué son revirement – de l’abolition du régime capitaliste vers le social-libéralisme, par une conversion au multiculturalisme idéologique . Il a déserté le social en faveur du culturel ou du sociétal. Il a abandonné l'Etat au profit de l'individu. Il a "changé de prolétariat " en élisant la figure de l'immigré en lieu et place de celle de l'ouvrier. Ce faisant, il a abandonné les catégories populaires à la droite, en croyant pouvoir bâtir son socle électoral sur un « peuple de substitution » : jeunes immigrés minorités sexuelles précaires. Mais ce n’est qu’un agrégat hétéroclite qui tend à exiger « l’extension infinie des droits individuels ».

Je ne sais pas si François Hollande sera le Schröder dont la France a désespérément besoin pour refonder son Etat-providence sur des bases enfin solides et remettre son appareil de production en état d’affronter le monde du XXI° siècle. Mais une chose est sure : nous saurons bientôt de quelle gauche Hollande est le nom.

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