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Radio libre (1942-44)

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Nous avions fait connaissance de Maurice de Cheveigné dans les pages de votre livre, Alias Caracalla. Il apparaît pour la première fois p. 277, lors du récit de votre entraînement, en Angleterre et précisément lorsque vous y évoquez votre stage de formation aux transmissions radio, à Thame Park . Et pour cause, Maurice de Cheveigné avait été alors promu instructeur dans cette Ecole spéciale d’entraînement . Ancien de l’école centrale de TSF de Paris, ce jeune homme s’est évadé de France occupée en passant par l’Espagne. Il y a fait trois mois de prison, avant d’être libéré par les Britanniques, qui l’ont exfiltré par Gibraltar.

Comme vous, ce résistant de la première heure venait des milieux d’extrême droite. Il a « descendu les Champs Elysées », je le cite, « la tête vide, la bouche pleine de slogans : « A bas Blum ! A bas les Juifs ! A bas les métèques ! La France aux Français » (p. 171) Vous, c’est Jean Moulin – et bizarrement la lecture des Décombres de l’écrivain fasciste Rebatet qui vous a déniaisé de votre maurrassisme de jeunesse. Lui, c’est d’avoir été traité avec un cruel mépris en tant que représentant d’une « race inférieure » (p. 172) qui lui fait toucher du doigt l’absurdité du racisme.

Car ce jeune homme enjoué, audacieux, charmeur, est un fier combattant. Interné au camp de concentration de Sachsenhausen-Orienanenburg, il s’accroche, pour survivre, à l’idée qu’il se fait de sa dignité personnelle : puisque « tout ici est conçu, orienté, pour vous convaincre de votre inexistence, pour démontrer que votre importance est nulle, moindre que celle des briques que vous maniez », il faut qu’il « se démontre sans cesse le contraire ». « C’est moi qui décide des limites que je ne franchirai pas : je ne fouillerai pas les poubelles et je ne vendrais pas mon cul. Et si je dois mourir, je voudrai échapper à ces ordures nazies, et que ce soit de ma main. » (178)

Oui, il avait de la classe, cet opérateur radio clandestin, qui émettait au nez et à la barbe des systèmes allemands de radiogoniométrie.

Dans Alias Caracalla, vous le décrivez comme « un compagnon idéal, toujours prêt pour l’aventure ». Mais vous n’imaginiez pas le retrouver, par hasard, devant la librairie Flammarion, place Bellecour, à Lyon, en août 1942 , où vous travaillez tous les deux pour les réseaux clandestins de la France libre. C’est à lui que je donne la parole. Il vous décrit ainsi, Daniel Cordier : « esprit vif, sens de l’humour, original, la parole un peu zozotante, un des plus agréables compagnons ». (76)

La scène de la rencontre devant la librairie figure dans votre propre ouvrage p. 374. Et vous notez aussitôt, comme il le fait lui-même que qu’il est interdit, pour des raisons de sécurité, de rencontrer un camarade en mission.

Pourtant, vos deux destins s’entrecroisent souvent, au fil des pages de son livre et du vôtre. C’est vous qui organisez la « WT », une sorte de bureau de poste imaginé par Cheveigné pour acheminer les dépêches en morse à Londres. (p. 88) Et surtout, vous l’hébergez dans « l’atelier glacé de l’avenue Junot », que vous habitez, un peu plus tard, à Montmartre. (126) C’est, d’ailleurs l’adresse qu’il donne à la gestapo, lorsqu’il finit par se faire prendre. Il ne fait ainsi courir aucun risque à son réseau, puisqu’à cette époque, vous venez d’être rappelé en Angleterre. En février 44, alors que l’étau se resserre et que les camarades tombent un à un dans les griffes de l’occupant, vous veniez de passer ensemble quelques jours dans le maison de Roger Vailland, au Cap d’Antibes. (p. 134)

Voilà. J’ai tenu à évoquer cette silhouette oubliée, parce que le personnage qui se détache du récit qu’il a tenu à écrire de cette période de sa vie, « Radio libre 1940-1945 », est très attachant. Vous levez une partie du voile, lorsque vous écrivez dans Alias Caracalla, « L’espèce de gaieté charnelle qui affleure des gestes de Cheveigné, sa démarche féline, son charme juvénile, sont un barrage au raz de marée nostalgique dont je suis coutumier…. Dès notre première rencontre, au printemps de 1942, j’avais perçu que sa désinvolture n’était pas de la frivolité, mais une sécurité : son sourire est une défense il tient à distance un désespoir secret installé au cœur de sa vie. A-t-il jamais pleuré ? » (p. 379)

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce charmant compagnon de guerre clandestine ?

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