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Rançon et mensonge d'Etat

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En 1733, paraissait à Amsterdam, une brochure appelant des souscripteurs à contribuer à l’édition d’un livre dont l’auteur donnait le titre, le plan et quelques extraits. Il aurait été titré « l’art du mensonge politique » et aurait ainsi donné naissance à une sorte de science nouvelle, baptisée « pseudologie ». Il proposait de donner aux dirigeants politiques anglais de l’époque une formation dans « l’art de faire accroire au peuple des faussetés salutaires, pour quelque bonne fin ». Longtemps attribué à Jonathan Swift, tant l’auteur des Voyages de Gulliver passait pour un fin satiriste, il serait, en réalité l’œuvre d’un de ses proches amis, l’Ecossais John Arbuthnot, médecin extraordinaire de la reine Anne.

Quoi qu’il en soit, la thèse selon laquelle le mensonge a sa place en politique est au moins aussi vieille que Machiavel . L’art de gouverner, répète l’auteur du Prince, est d’abord un art de simuler et de dissimuler. « Il y a beau temps que je ne dis jamais ce que je crois et que je ne crois jamais ce que je dis . » (écrit-il dans une Lettre à son ami, l’ambassadeur Guichardin le 17 mai 1521) Et les Anciens admettaient généralement qu’on puisse mentir pour le salut de sa patrie.

Ce débat a ressurgi lors de la fameuse controverse qui éclata entre Kant et Benjamin Constant à la fin du XVIII° siècle. Le philosophe français – qui se souvenait de la Terreur affirme que « les principes abstraits », tant en morale qu’en politique, peuvent faire de graves dégâts. Ainsi, « le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. » Pour sortir de ce piège, Constant prétend que « là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoir. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or, nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui. » Conclusion : le peuple n’a pas forcément droit à la vérité. On peut lui mentir pour son bien.

Kant lui répondra vertement dans un texte intitulé « Sur un prétendu droit de mentir par humanité ». Pour le philosophe de Königsberg, la véracité est l’affaire du sujet parlant et la qualité de son interlocuteur ne saurait rien changer à l’affaire. Il n’y a ni mensonge utile, ni interlocuteur indigne de la vérité . Mentir dans une bonne intention reste une sorte de profanation du langage et donc de rupture du pacte social, car le langage tout entier est une promesse de vérité…

Il faut garder à l’esprit ces réflexions lorsqu’on accuse les dirigeants d’un Etat de mentir sur le fait qu’une rançon a été ou non versée en contrepartie de la libération d’otages par des terroristes qui mêlent revendication politique, invocation religieuse et industrie de l’enlèvement.

En janvier dernier, François Hollande affirmait que désormais, la France, s’alignant ainsi sur la pratique proclamée des Américains et des Anglais, ne paierait plus de rançon. On a beaucoup dit que la libération de la famille Moulin-Fournier avait été négociée avec le groupe Boko Haram par les gouvernements camerounais et nigérian. Il est probable que de l’argent a changé de main.

Différents journaux affirment tenir de sources proches des négociateurs que 20 à 25 millions d’euros ont bien été utilisés, dans le cas des quatre otages enlevés à Arlit en 2010. Ils auraient servi à racheter leurs vies et leurs liberté, ainsi qu’à faciliter le travail des négociateurs. Le président du Niger, mais aussi les services secrets algériens et même des officiels qataris, bien vus des salafistes qu’ils financent, sont entrés en contact avec les lieutenants du chef terroriste Abou Zeid, tué en mars lors d’une opération qui était probablement destinée à libérer nos otages. On se doute que nos compatriotes n’ont pas été relâchés par charité, ni par humanité, qualité par lesquelles ne brillent guère leurs kidnappeurs…

Le mensonge d’Etat, proféré dans l’intention d'éviter la multiplication des enlèvements est sans doute légitime. Dans la guerre asymétrique qu’ils nous livrent, les terroristes se servent du caractère sacré qu’a, pour nous, toute vie humaine ; eux affirment « préférer la mort ». La vie n’a pas de prix, disons-nous.

Le petit groupe, affilié à al-Qaïda au Maghreb Islamique qui avait enlevé 7 de nos ressortissants à Arbit, a fait de l'enlèvement d'Occidentaux une industrie florissante. Il aurait accumulé, par ce biais, un capital de 89 millions d'euros . Au prix où on trouve les kalachnikov et les mitrailleuses dans la région, depuis les pillages des arsenaux de Kadhafi, cela permet de s'équiper... Ce dont on voudrait être sûr, c’est que l’argent qui a permis à racheter ces vies - qu'il provienne d'Areva ou de la DGSE - ne servira pas, demain, à se procurer les armes avec lesquelles seront tués nos soldats , quelques dizaines de kilomètres plus loin… Sinon, le mensonge d’Etat perdrait une bonne part de sa justification. Mais comment s’en assurer ?

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